Ep 4 - Dans la guerre I
décembre 2007 journal de
guerre
Nos
cantines descendues sur le quai (sur la terre plutôt, car de quai,
point) le convoi s’éloigna lentement dans la direction de
Fismes et un soldat s’approcha de nous et nous dit
qu’il était là pour nous conduire jusqu’à
l’hôpital, tout près de la gare.
Silencieusement, nous traversâmes à sa suite la voie ferrée et passâmes le passage à niveau. A peine avions-nous accompli cette action que je sentis brusquement le sol céder sous mes pieds et, sans pouvoir me retenir, je m’embourbai littéralement dans une mare gluante qui faisait « flouc-flouc » sous mes pieds ; une légère exclamation m’échappa et mes compagnes, à qui la même aventure était arrivée, firent de même. Le soldat qui nous accompagnait se mit à rire et dit : « Ce n’est rien, c’est de la boue. » Tant bien que mal, nous continuâmes à avancer en traînant des pieds dans cette marmelade et rattrapâmes enfin une autre voie ferrée que notre guide nous fit suivre. Là, c’était plus sec ; après quelques centaines de mètres, nous nous trouvâmes en face d’un parapet qu’il fallut franchir à la force du poignet. Les plus grandes hissèrent les plus petites, les plus maigres poussèrent les plus grosses et toute la bande se trouva sans accroc sur le haut de ce qui était le quai d’embarquement des blessés pour l’évacuation.
Le défilé reprit, nos yeux s’habituant à l’obscurité, nous faisions tous nos efforts pour éviter les flaques d’eau qui ne manquaient pas et la boue qui manquait encore moins ; nous suivions de petits chemins faits de baguettes de bois qui (je l’ai appris par la suite) s’appellent caillebotis. Mais ces fameux chemins manquaient par moment, et alors, infailliblement, il fallait faire un plongeon. Dans quel état se trouvaient nos bottines parisiennes qui, pour solides que nous les ayions choisies, n’en étaient pas moins trop fragiles encore. Chemin faisant, nous croisions des tas de madriers*, du matériel de toutes sortes, des baraquements en construction. L’hôpital, puisque c’était lui, était loin d’être achevé. Soudain, au seuil d’une baraque, terminée celle-là, notre guide s’arrêta et nous fit savoir que nous étions arrivées. Nous poussâmes un soupir de soulagement car l’excursion nocturne n’avait rien de réjouissant. Après un moment de réflexion, il se ravisa, nous fit encore traverser une route (ou du moins, ce qui serait plus tard une route, mais qui, pour le moment, n’était qu’un tas de boue) et enfin poussa la porte d’une baraque où il nous dit d’entrer. La lumière électrique, en sortant de notre séjour prolongé dans l’obscurité, nous fit faire la grimace et, ayant terminé cet exercice, nous pûmes constater que nous n’étions pas les premières habitantes de l’hôpital ; une trentaine de femmes étaient là, couchées bien entendu, ou plutôt assises sur leur séant, échevelées, la mine effarée et nous en face, faites comme des bandits et crottées comme des barbets**. Ce devait être un joli coup d’œil. Heureusement que les témoins manquaient !
Elles nous dirent qu’elles étaient infirmières comme nous et arrivées de Paris depuis la veille. Elles nous indiquèrent la rangée de lits en face d’elles pour nous coucher. En ce moment, la porte s’ouvrit et des hommes entrèrent (ça ne fait rien, c’est la guerre) et poussèrent nos cantines à l’intérieur ; un instant après l’un d’eux revint apporter un seau de thé chaud auquel nous fîmes honneur, car nous étions gelées.
Après quoi nous choisîmes chacune un lit où nous nous glissâmes après une courte prière, un peu ahuries et, sans savoir pourquoi, le cœur gros !… Blotties dans les draps qui sentaient le moisi, sous la mince couverture militaire, bercées par le bruit sourd du canon qui grondait toujours au loin, nous nous endormîmes lourdement, sans penser à quoi que ce soit…
Telle fut notre arrivée à l’HoE 32 du secteur 181, dans la nuit du 6 au 7 Avril 1917.
Le 7 Avril 1917 (matin de Pâques), à 5 heures 30, les notes joyeuses du clairon qui sonnait le réveil vinrent nous tirer de notre engourdissement et nous apprirent que désormais, telles de vrais militaires, nous serions tous les jours éveillées par la même fanfare. Notre œil un peu ahuri fit le tour de l’établissement et, derechef, je me mis à rire car le spectacle était cocasse. De chacun des quarante lits sortait une tête aux cheveux en broussaille, au regard atone. L’une dit : « Bon sang, que j’ai donc froid ! » et toutes de renchérir : « Et moi donc, on gèle dans cette carrée* ! »
Une des plus courageuses se leva pour gratter le poêle et en faire jaillir une flamme réjouissante, mais le pôvre était mort dans la nuit, héroïquement, sans quitter son poste. Après une petite demie-heure de réflexion, nous nous levâmes et revêtîmes notre uniforme, non sans une certaine appréhension, le souvenir de notre promenade nocturne à travers l’eau et la boue nous hantait et nous éprouvions des craintes sérieuses quant à la durée de la blancheur des dits uniformes. Lorsqu’il fallut enfiler les bottines, ce fut bien une autre histoire. Les malheureuses étaient raidies dans leur gaine de boue et ne voulaient rien savoir pour reprendre leurs fonctions. Il fallut employer la force et nous réussîmes, tant bien que mal à nous attifer à peu près convenablement.
Ce fut ce matin-là que Fabal se rendit coupable d’une action qui resta gravée dans notre mémoire à tous. J’ai fait mention plus haut d’un seau de thé apporté dans la nuit, j’ai aussi parlé du non achèvement de l’hôpital. Il manquait donc à proximité de l’endroit où l’on nous avait logées, un de ces petits chalets dits de première nécessité**. Notre jeune amie, pensant qu’à la guerre tout est permis, se servit du seau à thé pour le remplacer (le chalet), ce qui ne manqua pas de provoquer notre hilarité et la colère du soldat chargé de notre service. Voilà comment pendant quinze mois nous mangeâmes de la soupe venant d’un seau qui avait, au début de sa campagne, servi à un tout autre usage (personne n’est mort de cela !).
Nous sortîmes pour aller à la messe, après que l’on nous eut dit qu’une chapelle existait dans le camp. Nous nous fîmes indiquer le chemin et posant avec précaution nos pieds aux endroits les plus propres, nous gagnâmes un chemin fait de fagots jetés sur la terre. Tout autour de nous, les hommes du génie allaient et venaient d’un air affairé, clouaient, sciaient, cognaient et travaillaient à la construction des baraques. Je ne jurerais pas qu’ils se fichèrent de nous, mais je ne jurerais pas le contraire non plus. Ayant trouvé la chapelle, nous y entrâmes. Pauvre petite chapelle, elle était minuscule, au centre et au fond, l’autel, modestement garni d’une petite croix de bois noir, de quatre touffes de laurier plantées dans des douilles d’obus, d’une nappe bien simple ornée d’une petite dentelle et drapé dans le bas d’une étoffe rouge. Le tabernacle était clos d’un morceau de satin blanc sur lequel était brodé le sacré-cœur avec cette devise : « Cœur Sacré de Jésus, sauvez la France. » Tout autour de la chapelle, les prêtres soldats installaient leur petit autel et disaient chacun leur messe. Plusieurs y étaient lorsque nous entrâmes. Nous entendîmes la messe et priâmes de tout notre cœur.
Silencieusement, nous traversâmes à sa suite la voie ferrée et passâmes le passage à niveau. A peine avions-nous accompli cette action que je sentis brusquement le sol céder sous mes pieds et, sans pouvoir me retenir, je m’embourbai littéralement dans une mare gluante qui faisait « flouc-flouc » sous mes pieds ; une légère exclamation m’échappa et mes compagnes, à qui la même aventure était arrivée, firent de même. Le soldat qui nous accompagnait se mit à rire et dit : « Ce n’est rien, c’est de la boue. » Tant bien que mal, nous continuâmes à avancer en traînant des pieds dans cette marmelade et rattrapâmes enfin une autre voie ferrée que notre guide nous fit suivre. Là, c’était plus sec ; après quelques centaines de mètres, nous nous trouvâmes en face d’un parapet qu’il fallut franchir à la force du poignet. Les plus grandes hissèrent les plus petites, les plus maigres poussèrent les plus grosses et toute la bande se trouva sans accroc sur le haut de ce qui était le quai d’embarquement des blessés pour l’évacuation.
Le défilé reprit, nos yeux s’habituant à l’obscurité, nous faisions tous nos efforts pour éviter les flaques d’eau qui ne manquaient pas et la boue qui manquait encore moins ; nous suivions de petits chemins faits de baguettes de bois qui (je l’ai appris par la suite) s’appellent caillebotis. Mais ces fameux chemins manquaient par moment, et alors, infailliblement, il fallait faire un plongeon. Dans quel état se trouvaient nos bottines parisiennes qui, pour solides que nous les ayions choisies, n’en étaient pas moins trop fragiles encore. Chemin faisant, nous croisions des tas de madriers*, du matériel de toutes sortes, des baraquements en construction. L’hôpital, puisque c’était lui, était loin d’être achevé. Soudain, au seuil d’une baraque, terminée celle-là, notre guide s’arrêta et nous fit savoir que nous étions arrivées. Nous poussâmes un soupir de soulagement car l’excursion nocturne n’avait rien de réjouissant. Après un moment de réflexion, il se ravisa, nous fit encore traverser une route (ou du moins, ce qui serait plus tard une route, mais qui, pour le moment, n’était qu’un tas de boue) et enfin poussa la porte d’une baraque où il nous dit d’entrer. La lumière électrique, en sortant de notre séjour prolongé dans l’obscurité, nous fit faire la grimace et, ayant terminé cet exercice, nous pûmes constater que nous n’étions pas les premières habitantes de l’hôpital ; une trentaine de femmes étaient là, couchées bien entendu, ou plutôt assises sur leur séant, échevelées, la mine effarée et nous en face, faites comme des bandits et crottées comme des barbets**. Ce devait être un joli coup d’œil. Heureusement que les témoins manquaient !
Elles nous dirent qu’elles étaient infirmières comme nous et arrivées de Paris depuis la veille. Elles nous indiquèrent la rangée de lits en face d’elles pour nous coucher. En ce moment, la porte s’ouvrit et des hommes entrèrent (ça ne fait rien, c’est la guerre) et poussèrent nos cantines à l’intérieur ; un instant après l’un d’eux revint apporter un seau de thé chaud auquel nous fîmes honneur, car nous étions gelées.
Après quoi nous choisîmes chacune un lit où nous nous glissâmes après une courte prière, un peu ahuries et, sans savoir pourquoi, le cœur gros !… Blotties dans les draps qui sentaient le moisi, sous la mince couverture militaire, bercées par le bruit sourd du canon qui grondait toujours au loin, nous nous endormîmes lourdement, sans penser à quoi que ce soit…
Telle fut notre arrivée à l’HoE 32 du secteur 181, dans la nuit du 6 au 7 Avril 1917.
Le 7 Avril 1917 (matin de Pâques), à 5 heures 30, les notes joyeuses du clairon qui sonnait le réveil vinrent nous tirer de notre engourdissement et nous apprirent que désormais, telles de vrais militaires, nous serions tous les jours éveillées par la même fanfare. Notre œil un peu ahuri fit le tour de l’établissement et, derechef, je me mis à rire car le spectacle était cocasse. De chacun des quarante lits sortait une tête aux cheveux en broussaille, au regard atone. L’une dit : « Bon sang, que j’ai donc froid ! » et toutes de renchérir : « Et moi donc, on gèle dans cette carrée* ! »
Une des plus courageuses se leva pour gratter le poêle et en faire jaillir une flamme réjouissante, mais le pôvre était mort dans la nuit, héroïquement, sans quitter son poste. Après une petite demie-heure de réflexion, nous nous levâmes et revêtîmes notre uniforme, non sans une certaine appréhension, le souvenir de notre promenade nocturne à travers l’eau et la boue nous hantait et nous éprouvions des craintes sérieuses quant à la durée de la blancheur des dits uniformes. Lorsqu’il fallut enfiler les bottines, ce fut bien une autre histoire. Les malheureuses étaient raidies dans leur gaine de boue et ne voulaient rien savoir pour reprendre leurs fonctions. Il fallut employer la force et nous réussîmes, tant bien que mal à nous attifer à peu près convenablement.
Ce fut ce matin-là que Fabal se rendit coupable d’une action qui resta gravée dans notre mémoire à tous. J’ai fait mention plus haut d’un seau de thé apporté dans la nuit, j’ai aussi parlé du non achèvement de l’hôpital. Il manquait donc à proximité de l’endroit où l’on nous avait logées, un de ces petits chalets dits de première nécessité**. Notre jeune amie, pensant qu’à la guerre tout est permis, se servit du seau à thé pour le remplacer (le chalet), ce qui ne manqua pas de provoquer notre hilarité et la colère du soldat chargé de notre service. Voilà comment pendant quinze mois nous mangeâmes de la soupe venant d’un seau qui avait, au début de sa campagne, servi à un tout autre usage (personne n’est mort de cela !).
Nous sortîmes pour aller à la messe, après que l’on nous eut dit qu’une chapelle existait dans le camp. Nous nous fîmes indiquer le chemin et posant avec précaution nos pieds aux endroits les plus propres, nous gagnâmes un chemin fait de fagots jetés sur la terre. Tout autour de nous, les hommes du génie allaient et venaient d’un air affairé, clouaient, sciaient, cognaient et travaillaient à la construction des baraques. Je ne jurerais pas qu’ils se fichèrent de nous, mais je ne jurerais pas le contraire non plus. Ayant trouvé la chapelle, nous y entrâmes. Pauvre petite chapelle, elle était minuscule, au centre et au fond, l’autel, modestement garni d’une petite croix de bois noir, de quatre touffes de laurier plantées dans des douilles d’obus, d’une nappe bien simple ornée d’une petite dentelle et drapé dans le bas d’une étoffe rouge. Le tabernacle était clos d’un morceau de satin blanc sur lequel était brodé le sacré-cœur avec cette devise : « Cœur Sacré de Jésus, sauvez la France. » Tout autour de la chapelle, les prêtres soldats installaient leur petit autel et disaient chacun leur messe. Plusieurs y étaient lorsque nous entrâmes. Nous entendîmes la messe et priâmes de tout notre cœur.
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Ep 3 - Le grand départ III
novembre 2007 journal de
guerre
Comme
je l’ai dit déjà au commencement de ces notes, les examens
vous apparaissent toujours beaucoup plus terribles qu’ils ne
le sont en réalité. Nous avions comme examinateurs seulement Mme
Girard-Mangin et le Dr Mulon, tous deux pressés d’en finir.
Là, comme presque partout, je crois ne pas me tromper en disant que
les notes étaient déjà données avant que l’examen ait eu
lieu. La question chirurgie fut réglée en cinq secondes, quant à la
médecine et à l’administration, cela marcha comme sur des
roulettes et au repas de midi, bien que ne connaissant pas les
résultats, nous avions tout de même un peu moins d’angoisse
que le matin.
A 3 heures de l’après-midi, nous fûmes mandées à la salle d’études et là, comme un coup de foudre, nous fut annoncée cette extraordinaire nouvelle :
- Mes enfants, dit le Dr Girard-Mangin, il faut que dans quarante-huit heures, vous soyez sur le front de Champagne !
Bien que nous souhaitions toutes cette chose, elle nous surprit beaucoup. D’abord nous comptions sur une permission avant d’entrer en fonction et elle se trouvait supprimée. Ensuite nous n’espérions pas une si prompte réussite à nos projets et nous restâmes un moment interloquées. Mme Girard-Mangin en profita pour nous lire les résultats de l’examen. Ils étaient bons, toutes nous sortions avec un grade supérieur à celui avec lequel nous étions entrées. L’une de nous était nommée « principale », c’est-à-dire chef. Je ne l’ai pas nommée car elle ne fut pas une vraie infirmière et ne sut pas remplir son devoir. Elle ne resta que très peu de temps dans nos rangs ainsi que plusieurs autres que je n’ai pas nommées non plus, car elles nous quittèrent successivement après un court séjour parmi nous.
Le premier moment de surprise passé, il fallut prendre une décision. L’heure n’était pas aux discours (comme le disait dans son speech je ne sais quel ministre), il fallait agir. Pas une de nous ne pipa*, toutes nous consentîmes à partir. Alors, congé nous fut donné et ce fut une course folle à travers les magasins de la capitale, une prise d’assaut des taxis, une fièvre ardente de dépense de soi-même pendant les quelques jours qui suivirent, si bien que nous ne pensâmes que très peu à nos familles respectives qui, l’angoisse au cœur, nous attendaient pour une permission et, au lieu de cela, allaient recevoir un avis de départ pour le front.
La veille du jour où nous devions quitter Paris, nous fûmes présentées à celle qui devait être notre principale (au-dessus de l’autre), Madame Raoul-Duval qui se trouvait dans un hôpital de la capitale depuis déjà quelque temps et que le ministère renvoyait au front, à la tête de notre équipe. L’impression fut bonne ; malgré son air fier et un peu sévère, on la sentait bonne et elle nous plut. Nous pensâmes que celle-ci était réellement chef dans toute la force du terme.
Le lendemain, le cœur un peu battant d’émotion, nous étions toutes sous les armes, réunies dans le couloir central de l’école. Nous faisions nos adieux émus aux compagnes que nous quittions, au personnel de l’hôpital (nos chers blessés nous avaient déjà donné tous leurs vœux de bonne chance) et les cantines chargées sur une auto, nous prenions à 1 heure de l’après-midi, le chemin de la gare de l’Est.
Ce départ ne passa pas inaperçu. D’abord, nous étions nombreuses et le hall de la gare encombré de permissionnaires et de familles venant faire leurs adieux aux gars qui repartent et qui se doutèrent de notre lieu de destination. Nous savions que nous allions à l’HoE 32*, rattaché à la 6ème armée. A la gare, nous sûmes que le lieu où se trouvait cet hôpital était Mont-Notre-Dame, dans l’Aisne, à 122 kilomètres de Paris et environ à 10 kilomètres de la ligne de bataille. Des journalistes nous photographièrent. Mme Girard-Mangin nous accompagna jusque dans le wagon, chose qui ne s’était jamais vue et monsieur Mulon lui-même vint nous dire au revoir. Le tout contribua à nous énerver passablement et jusqu’à la fin, nous fûmes en proie à un entrain formidable. Le train s’ébranla vers 2 heures de l’après-midi, quelques minutes plus tard, nous avions quitté Paris et nous roulions vers l’inconnu. Alors une détente se produisit, nous ne perdîmes pas courage, oh non ! mais la fièvre du départ tombant tout à coup, nous envisageâmes froidement la situation et à notre joie de voir enfin notre rêve se réaliser si vite, se mêla une pensée inquiète pour ceux que nous laissions en arrière, qui pour la plupart, ignoraient encore notre départ, mais qui bientôt l’apprendraient et sûrement en seraient bien peinés.
Cependant, de trop longues réflexions dans ce sens étaient interdites puisque nous l’avions voulu et il fallait marcher de l’avant. C’est ce que nous fîmes et en attendant mieux, nous contemplâmes les riants paysages de la Marne, qu’en 1914 l’ennemi avait foulé de sa botte sans parvenir à le conserver en sa possession. L’après-midi se passa sans incident, le train marchait lentement et s’arrêtait bien souvent et très longtemps, de sorte que bientôt les premières ombres de la nuit descendirent lentement, et dans la mélancolie très douce de ce soir de printemps, une cloche sonna joyeusement, annonçant aux fidèles Pâques pour le lendemain. Une prière monta de nos cœurs vers le Dieu victorieux, et nous associâmes dans une même pensée ce que nous quittions et ce que nous allions affronter. Le train repartit pour s’arrêter de nouveau après quelques kilomètres et tout à coup, l’une de nous tendant l’oreille dit tout bas : « Qu’est-ce ? Qu’entend-on ? » Toutes, nous écoutâmes : un roulement sourd, étouffé, comme un bruit lointain d’orage avec, de temps à autre, un coup plus fort parvenait jusqu’à nous. Un frisson nous parcourut toutes quand l’une de celles qui « l’avait déjà entendu » dit, en même temps que nous le devinions : « C’est le canon ! »
A partir de ce moment, nulle ne parla plus, toutes nous réfléchissions : la nuit était venue tout à fait et le voyage continua lentement, dans l’ombre. A mesure que nous approchions, le roulement devenait plus distinct et lorsqu’à 11 heures et demi, l’employé vint dire que nous étions arrivées à Mont-Notre-Dame et que nous descendîmes du train, notre regard fut attiré par des raies de feu, qui, en face de nous, striaient le ciel noir et nous apprirent ainsi la direction du front.
A 3 heures de l’après-midi, nous fûmes mandées à la salle d’études et là, comme un coup de foudre, nous fut annoncée cette extraordinaire nouvelle :
- Mes enfants, dit le Dr Girard-Mangin, il faut que dans quarante-huit heures, vous soyez sur le front de Champagne !
Bien que nous souhaitions toutes cette chose, elle nous surprit beaucoup. D’abord nous comptions sur une permission avant d’entrer en fonction et elle se trouvait supprimée. Ensuite nous n’espérions pas une si prompte réussite à nos projets et nous restâmes un moment interloquées. Mme Girard-Mangin en profita pour nous lire les résultats de l’examen. Ils étaient bons, toutes nous sortions avec un grade supérieur à celui avec lequel nous étions entrées. L’une de nous était nommée « principale », c’est-à-dire chef. Je ne l’ai pas nommée car elle ne fut pas une vraie infirmière et ne sut pas remplir son devoir. Elle ne resta que très peu de temps dans nos rangs ainsi que plusieurs autres que je n’ai pas nommées non plus, car elles nous quittèrent successivement après un court séjour parmi nous.
Le premier moment de surprise passé, il fallut prendre une décision. L’heure n’était pas aux discours (comme le disait dans son speech je ne sais quel ministre), il fallait agir. Pas une de nous ne pipa*, toutes nous consentîmes à partir. Alors, congé nous fut donné et ce fut une course folle à travers les magasins de la capitale, une prise d’assaut des taxis, une fièvre ardente de dépense de soi-même pendant les quelques jours qui suivirent, si bien que nous ne pensâmes que très peu à nos familles respectives qui, l’angoisse au cœur, nous attendaient pour une permission et, au lieu de cela, allaient recevoir un avis de départ pour le front.
La veille du jour où nous devions quitter Paris, nous fûmes présentées à celle qui devait être notre principale (au-dessus de l’autre), Madame Raoul-Duval qui se trouvait dans un hôpital de la capitale depuis déjà quelque temps et que le ministère renvoyait au front, à la tête de notre équipe. L’impression fut bonne ; malgré son air fier et un peu sévère, on la sentait bonne et elle nous plut. Nous pensâmes que celle-ci était réellement chef dans toute la force du terme.
Le lendemain, le cœur un peu battant d’émotion, nous étions toutes sous les armes, réunies dans le couloir central de l’école. Nous faisions nos adieux émus aux compagnes que nous quittions, au personnel de l’hôpital (nos chers blessés nous avaient déjà donné tous leurs vœux de bonne chance) et les cantines chargées sur une auto, nous prenions à 1 heure de l’après-midi, le chemin de la gare de l’Est.
Ce départ ne passa pas inaperçu. D’abord, nous étions nombreuses et le hall de la gare encombré de permissionnaires et de familles venant faire leurs adieux aux gars qui repartent et qui se doutèrent de notre lieu de destination. Nous savions que nous allions à l’HoE 32*, rattaché à la 6ème armée. A la gare, nous sûmes que le lieu où se trouvait cet hôpital était Mont-Notre-Dame, dans l’Aisne, à 122 kilomètres de Paris et environ à 10 kilomètres de la ligne de bataille. Des journalistes nous photographièrent. Mme Girard-Mangin nous accompagna jusque dans le wagon, chose qui ne s’était jamais vue et monsieur Mulon lui-même vint nous dire au revoir. Le tout contribua à nous énerver passablement et jusqu’à la fin, nous fûmes en proie à un entrain formidable. Le train s’ébranla vers 2 heures de l’après-midi, quelques minutes plus tard, nous avions quitté Paris et nous roulions vers l’inconnu. Alors une détente se produisit, nous ne perdîmes pas courage, oh non ! mais la fièvre du départ tombant tout à coup, nous envisageâmes froidement la situation et à notre joie de voir enfin notre rêve se réaliser si vite, se mêla une pensée inquiète pour ceux que nous laissions en arrière, qui pour la plupart, ignoraient encore notre départ, mais qui bientôt l’apprendraient et sûrement en seraient bien peinés.
Cependant, de trop longues réflexions dans ce sens étaient interdites puisque nous l’avions voulu et il fallait marcher de l’avant. C’est ce que nous fîmes et en attendant mieux, nous contemplâmes les riants paysages de la Marne, qu’en 1914 l’ennemi avait foulé de sa botte sans parvenir à le conserver en sa possession. L’après-midi se passa sans incident, le train marchait lentement et s’arrêtait bien souvent et très longtemps, de sorte que bientôt les premières ombres de la nuit descendirent lentement, et dans la mélancolie très douce de ce soir de printemps, une cloche sonna joyeusement, annonçant aux fidèles Pâques pour le lendemain. Une prière monta de nos cœurs vers le Dieu victorieux, et nous associâmes dans une même pensée ce que nous quittions et ce que nous allions affronter. Le train repartit pour s’arrêter de nouveau après quelques kilomètres et tout à coup, l’une de nous tendant l’oreille dit tout bas : « Qu’est-ce ? Qu’entend-on ? » Toutes, nous écoutâmes : un roulement sourd, étouffé, comme un bruit lointain d’orage avec, de temps à autre, un coup plus fort parvenait jusqu’à nous. Un frisson nous parcourut toutes quand l’une de celles qui « l’avait déjà entendu » dit, en même temps que nous le devinions : « C’est le canon ! »
A partir de ce moment, nulle ne parla plus, toutes nous réfléchissions : la nuit était venue tout à fait et le voyage continua lentement, dans l’ombre. A mesure que nous approchions, le roulement devenait plus distinct et lorsqu’à 11 heures et demi, l’employé vint dire que nous étions arrivées à Mont-Notre-Dame et que nous descendîmes du train, notre regard fut attiré par des raies de feu, qui, en face de nous, striaient le ciel noir et nous apprirent ainsi la direction du front.
Ep 2 - Le grand départ II
octobre 2007 journal de
guerre
Et
les cours de massage avec l’inénarrable Férié, où il fallait
pendant des heures frictionner vigoureusement et à tour de rôle, le
même membre au même malade qui aurait volontiers cédé sa place
s’il y avait eu acquéreur. Et les cours de pharmacie faits
par l’aimable Durin où l’on rigolait royalement ou bien
par l’irascible Biéry qui nous parlait avec la même douceur
que si nous avions été autant de redoutables belles-mères.
Ah ! le digne homme, avec lui on n’avait pas envie de
rire tout haut, car d’un regard, il nous aurait
pétrifiées.
Et les cours d’administration (les plus durs) donnés pourtant d’une façon claire et précise par le Dr Girard-Mangin où nous avons appris entre deux sommeils (car quand nous avions veillé la nuit, il fallait soutenir une lutte héroïque avec nous-mêmes pour ne pas ronfler pendant la séance), nous avons donc appris la façon de laver les couvertures, le nombre de galons des officiers d’administration, la façon dont il faut se comporter quand un malade qui est sorti, rentre ivre, la façon de désinfecter les locaux, les gens et les choses, la nécessité d’être au mieux avec l’officier gestionnaire, la nature des différents contrepoisons et une quantité d’autres choses dont je ne me souviens pas, dans la suite, avoir jamais eu besoin.
Et la radio où l’on ne pénétrait que par infraction au règlement pour entendre la parole sèche et brève de Madame Curie ou de sa fille expliquer ce que l’on voyait à travers les fameux rayons X sans jamais pouvoir arriver à le voir soi-même. Et la salle d’opérations avec sa stérilisation si abondamment pourvue de tuyautage de cuivre qu’il fallait astiquer à en avoir le torticolis ; et ses rares opérations au cours desquelles le terrible professeur Hartmann vous foudroyait par-dessus ses bésicles coupées en deux, à la moindre maladresse.
Et le réfectoire où il fallait bondir au premier son de cloche sous peine de trouver les plats vides car le régime des restrictions brillait déjà d’un vif éclat à Cavell sous la terrible surveillance de Mademoiselle Wagner, une économe rigide qui avait bien le physique de l’emploi. A peine pouvions-nous sauver du désastre un peu de pinard et quelques tranches de pain avec la complicité de Madeleine et de Virginie, les deux petites servantes dont nous avons le meilleur souvenir.
Enfin le bureau du médecin-chef où nous n’allions qu’en de rares et terribles circonstances pour recevoir un ordre ou un savon.
Je n’oublie pas non plus le vestiaire où, de temps en temps, on allait attraper des totos* et faire des paquets bien carrés ; les arrivages de blessés où il fallait décharger l’automobile et brancarder à outrance, le bureau où nous avons pris quelques leçons de paperasserie, la corvée de linge sale où nous allions à tour de rôle, la cuisine où l’on se faisait attraper par le chef, la tisanerie où l’on barbotait dans la flotte en confectionnant quelques étranges mixtures, la corvée de pinard* où il fallait lutter avec le distributeur pour ne pas qu’il vous carotte. Que de souvenirs et j’en oublie peut-être, se rattachent à cet hôpital de planches où nous avons franchement gelé pendant trois mois malgré tous les efforts d’Arthur et de son épouse (les concierges) pour concilier la chaleur et l’économie de charbon, deux choses qui ne peuvent aller ensemble. Les deux faits saillants du stage ont été deux alertes aux Zeppelins où nous avons eu le branle-bas de combat dans toute sa splendeur, dîné à la lueur de simples chandelles et préparé notre testament. Les deux alertes se sont du reste terminées sans accident pour la bonne ville de Paris.
Il y avait environ trois semaines que nous vivions dans cette atmosphère, lorsqu’ eut lieu un second examen d’admission. De celui-ci, beaucoup sont restées avec nous jusqu’à la dislocation finale et ont été de bonnes et vaillantes camarades. Ce sont Mme Breffort, les deux sœurs Marthe et Elena Michaudet, Mesdemoiselles Pesqué et Terroine et, un peu plus tard, la petite Fabal.
Au bout de trois mois de séjour en ce lieu, arriva l’époque du fameux examen de sortie auquel nous ne pensions pas sans une religieuse terreur. Les malades qui étaient au courant de la chose, nous encourageaient de leur mieux et lorsque le jour fatal arriva, toutes nous avions encore une fois le cœur légèrement chaviré.
Et les cours d’administration (les plus durs) donnés pourtant d’une façon claire et précise par le Dr Girard-Mangin où nous avons appris entre deux sommeils (car quand nous avions veillé la nuit, il fallait soutenir une lutte héroïque avec nous-mêmes pour ne pas ronfler pendant la séance), nous avons donc appris la façon de laver les couvertures, le nombre de galons des officiers d’administration, la façon dont il faut se comporter quand un malade qui est sorti, rentre ivre, la façon de désinfecter les locaux, les gens et les choses, la nécessité d’être au mieux avec l’officier gestionnaire, la nature des différents contrepoisons et une quantité d’autres choses dont je ne me souviens pas, dans la suite, avoir jamais eu besoin.
Et la radio où l’on ne pénétrait que par infraction au règlement pour entendre la parole sèche et brève de Madame Curie ou de sa fille expliquer ce que l’on voyait à travers les fameux rayons X sans jamais pouvoir arriver à le voir soi-même. Et la salle d’opérations avec sa stérilisation si abondamment pourvue de tuyautage de cuivre qu’il fallait astiquer à en avoir le torticolis ; et ses rares opérations au cours desquelles le terrible professeur Hartmann vous foudroyait par-dessus ses bésicles coupées en deux, à la moindre maladresse.
Et le réfectoire où il fallait bondir au premier son de cloche sous peine de trouver les plats vides car le régime des restrictions brillait déjà d’un vif éclat à Cavell sous la terrible surveillance de Mademoiselle Wagner, une économe rigide qui avait bien le physique de l’emploi. A peine pouvions-nous sauver du désastre un peu de pinard et quelques tranches de pain avec la complicité de Madeleine et de Virginie, les deux petites servantes dont nous avons le meilleur souvenir.
Enfin le bureau du médecin-chef où nous n’allions qu’en de rares et terribles circonstances pour recevoir un ordre ou un savon.
Je n’oublie pas non plus le vestiaire où, de temps en temps, on allait attraper des totos* et faire des paquets bien carrés ; les arrivages de blessés où il fallait décharger l’automobile et brancarder à outrance, le bureau où nous avons pris quelques leçons de paperasserie, la corvée de linge sale où nous allions à tour de rôle, la cuisine où l’on se faisait attraper par le chef, la tisanerie où l’on barbotait dans la flotte en confectionnant quelques étranges mixtures, la corvée de pinard* où il fallait lutter avec le distributeur pour ne pas qu’il vous carotte. Que de souvenirs et j’en oublie peut-être, se rattachent à cet hôpital de planches où nous avons franchement gelé pendant trois mois malgré tous les efforts d’Arthur et de son épouse (les concierges) pour concilier la chaleur et l’économie de charbon, deux choses qui ne peuvent aller ensemble. Les deux faits saillants du stage ont été deux alertes aux Zeppelins où nous avons eu le branle-bas de combat dans toute sa splendeur, dîné à la lueur de simples chandelles et préparé notre testament. Les deux alertes se sont du reste terminées sans accident pour la bonne ville de Paris.
Il y avait environ trois semaines que nous vivions dans cette atmosphère, lorsqu’ eut lieu un second examen d’admission. De celui-ci, beaucoup sont restées avec nous jusqu’à la dislocation finale et ont été de bonnes et vaillantes camarades. Ce sont Mme Breffort, les deux sœurs Marthe et Elena Michaudet, Mesdemoiselles Pesqué et Terroine et, un peu plus tard, la petite Fabal.
Au bout de trois mois de séjour en ce lieu, arriva l’époque du fameux examen de sortie auquel nous ne pensions pas sans une religieuse terreur. Les malades qui étaient au courant de la chose, nous encourageaient de leur mieux et lorsque le jour fatal arriva, toutes nous avions encore une fois le cœur légèrement chaviré.
Ep 1 - Le grand départ I
septembre 2007 journal de
guerre
Le
5 Janvier 1917 à 8 heures du matin, lorsque je pénétrai dans la
salle d’études de l’Hôpital école Edith Cavell1, mon
cœur battait bien fort. Déjà beaucoup de jeunes femmes y
étaient réunies et une femme que je n’avais jamais vue et qui
se trouvait à une espèce de bureau sur une estrade face aux jeunes
femmes susnommées, fixa sur moi un œil clair et perçant et
d’un geste bref, habitué au commandement, m’indiqua une
place que je pris aussitôt sans demander mon reste. Une fois casée
je risquai un œil inquisiteur autour de moi ; je pense que
toutes ces jeunes personnes, que le hasard avait ce matin-là
réunies dans cette salle, n’étaient guère plus rassurées que
moi. En tout cas, l’on n’entendait aucun bruit. La
personne que j’avais en face de moi et dont j’ai déjà
parlé plus haut, retint plus longtemps mon attention. Elle était
assez jeune, ses cheveux coiffés simplement étaient en partie
dissimulés par un bonnet de médecin en toile blanche. Ses vêtements
étaient également recouverts d’une blouse en même toile. Le
tout lui donnait un air masculin qui lui seyait. Elle était douée
d’une physionomie intelligente et agréable, bien que la
bouche eut un pli très moqueur et, lorsqu’elle parla, sa voix
au timbre clair et vibrant, ses expressions nettes et précises nous
frappèrent et tout de suite nous intéressèrent.
Les différentes phases de l’examen commencèrent. Car nous nous trouvions là pour subir un examen afin d’être admises à suivre pendant trois mois les cours de l’école Edith Cavell et d’en sortir, s’il était possible, avec un diplôme d'infirmière militaire, corps que le ministère de la guerre français venait de former pour remédier aux vides que la longueur des hostilités avait forcément creusés dans les rangs des bataillons sanitaires féminins. Toutes ou presque toutes les jeunes femmes qui se trouvaient là, avaient déjà servi, beaucoup depuis le début même de la guerre, comme bénévoles et se faisaient militariser dans le but unique de pouvoir aller plus près du front et avoir ainsi, pensaient-elles, l’occasion de se dévouer davantage.
Je n’insiste pas sur les détails de cet examen qui fut, comme presque tous les examens, beaucoup moins terrible qu’on se l’imaginait. Lorsque le soir les résultats furent publiés, à part quelques éliminations, la presque totalité des présentes entendit prononcer son nom et eut le cœur soulagé d’un gros poids. Pour ma part, j’avoue que j’eus ce soir-là une des plus grandes joies de ma vie. J’avais risqué là mon dernier espoir (espoir d’être infirmière aux armées) et le voir couronné comme cela si vite de succès, me remplit d’espoir pour l’avenir. Le temps a passé depuis et de toutes ces jeunes femmes qui, deux jours plus tard, commencèrent avec moi leur service (une quinzaine environ), nous restons seulement quatre qui nous connaissons encore : Mesdemoiselles Germain et Bedts, Madame Lienhart et moi.
Ah ! ces rudes mois de Cavell, aucune de nous ne voudrait les refaire et cependant, toutes, nous nous les rappelons avec émotion. La salle d’études qui nous vit la première avec ses tables d’école. Le pupitre de Madame Girard-Mangin qui nous fit passer notre examen, directrice de l’école et médecin traitant des pavillons de malades où je fis mon plus dur service sous ses ordres. Dans un coin, Oscar, le mannequin sur la face duquel était dessiné un bon sourire et qui nous servit bien souvent d’amusement et dans un autre coin le squelette qui, semblait-il, nous regardait curieusement à l’aide de ses orbites vides. Le tableau noir sur lequel si souvent le Docteur Férié nous fit suivre, preuves à l’appui, les différentes phases de la phlébite simple ou compliquée et les différents étages de la peau, ainsi que les affections du tissu cellulaire sous-cutané. Dieu, avons-nous ri des fois quand même.
Et le couloir sur lequel s’ouvraient toutes les portes de nos petits box, tous meublés de la même façon, avec un petit air avenant, séparés seulement par une cloison un peu plus haute qu’un homme et sur lesquelles l’extinction des feux à 10 heures nous surprit bien des fois à califourchon, faisant une farce à une de garde. Dieu, qu’il faisait froid là-dedans cet hiver-là et comme il nous semblait dur, les nuits de garde, de nous lever à minuit pour aller remplacer la compagne qui avait hâte d’aller se coucher. La voix enrouée de sommeil, on répondait un « voilà » bien bourru, puis il fallait se lever quand même, enfiler le couloir glacé en faisant le moins de bruit possible, sous peine de blâme. Par la fenêtre l’on regardait d’un œil atone le jardin tout blanc de neige et l’on pensait que « là-haut » il faisait plus froid encore pour la faction : allons, haut les cœurs, secoue-toi, c’est la relève !
Et les salles avec leurs trente lits bien fourbis* (dame, il fallait y en mettre** pour l’astiquage). Les malades qui vous accueillaient avec un bon sourire, le travail qu’il fallait exécuter presto en se bousculant les unes les autres et la voix pointue de la monitrice qui invariablement annonçait, dominant les toux plus ou moins prononcées : « Mesdemoiselles, je vous avertis que je suis de mauvaise humeur, si ça ne va pas, les zéros vont pleuvoir ! » On courbait le dos, on rigolait un tantinet, nous connaissions si bien la formule. Les malades aussi la connaissaient et ils s’amusaient bien de ces menaces faites à de grandes jeunes filles, même à des femmes, comme à des bébés. Et les nuits de garde (j’y reviens) avec les poêles qu’il ne fallait pas laisser éteindre sous peine de zéro, toujours. Si malgré toute notre vigilance, l’accident arrivait, il fallait courir les cours et les jardins à la recherche de morceaux de bois ou d’une bonne bronchite, pour réparer la chose autant que possible; et la glace qu’il fallait casser (pour les appendicites et autres maladies de ce genre) par treize degrés au-dessous, nous interrompions souvent la besogne pour souffler dans nos doigts. Et les tisanes et les frictions et encore bien d’autres choses, les appels se croisaient, c’était une alerte continuelle, si bien qu’au matin les bons malades, le regard attendri, nous disaient « Allez vite vous reposer mademoiselle, vous ne l’avez pas volé. »
Les différentes phases de l’examen commencèrent. Car nous nous trouvions là pour subir un examen afin d’être admises à suivre pendant trois mois les cours de l’école Edith Cavell et d’en sortir, s’il était possible, avec un diplôme d'infirmière militaire, corps que le ministère de la guerre français venait de former pour remédier aux vides que la longueur des hostilités avait forcément creusés dans les rangs des bataillons sanitaires féminins. Toutes ou presque toutes les jeunes femmes qui se trouvaient là, avaient déjà servi, beaucoup depuis le début même de la guerre, comme bénévoles et se faisaient militariser dans le but unique de pouvoir aller plus près du front et avoir ainsi, pensaient-elles, l’occasion de se dévouer davantage.
Je n’insiste pas sur les détails de cet examen qui fut, comme presque tous les examens, beaucoup moins terrible qu’on se l’imaginait. Lorsque le soir les résultats furent publiés, à part quelques éliminations, la presque totalité des présentes entendit prononcer son nom et eut le cœur soulagé d’un gros poids. Pour ma part, j’avoue que j’eus ce soir-là une des plus grandes joies de ma vie. J’avais risqué là mon dernier espoir (espoir d’être infirmière aux armées) et le voir couronné comme cela si vite de succès, me remplit d’espoir pour l’avenir. Le temps a passé depuis et de toutes ces jeunes femmes qui, deux jours plus tard, commencèrent avec moi leur service (une quinzaine environ), nous restons seulement quatre qui nous connaissons encore : Mesdemoiselles Germain et Bedts, Madame Lienhart et moi.
Ah ! ces rudes mois de Cavell, aucune de nous ne voudrait les refaire et cependant, toutes, nous nous les rappelons avec émotion. La salle d’études qui nous vit la première avec ses tables d’école. Le pupitre de Madame Girard-Mangin qui nous fit passer notre examen, directrice de l’école et médecin traitant des pavillons de malades où je fis mon plus dur service sous ses ordres. Dans un coin, Oscar, le mannequin sur la face duquel était dessiné un bon sourire et qui nous servit bien souvent d’amusement et dans un autre coin le squelette qui, semblait-il, nous regardait curieusement à l’aide de ses orbites vides. Le tableau noir sur lequel si souvent le Docteur Férié nous fit suivre, preuves à l’appui, les différentes phases de la phlébite simple ou compliquée et les différents étages de la peau, ainsi que les affections du tissu cellulaire sous-cutané. Dieu, avons-nous ri des fois quand même.
Et le couloir sur lequel s’ouvraient toutes les portes de nos petits box, tous meublés de la même façon, avec un petit air avenant, séparés seulement par une cloison un peu plus haute qu’un homme et sur lesquelles l’extinction des feux à 10 heures nous surprit bien des fois à califourchon, faisant une farce à une de garde. Dieu, qu’il faisait froid là-dedans cet hiver-là et comme il nous semblait dur, les nuits de garde, de nous lever à minuit pour aller remplacer la compagne qui avait hâte d’aller se coucher. La voix enrouée de sommeil, on répondait un « voilà » bien bourru, puis il fallait se lever quand même, enfiler le couloir glacé en faisant le moins de bruit possible, sous peine de blâme. Par la fenêtre l’on regardait d’un œil atone le jardin tout blanc de neige et l’on pensait que « là-haut » il faisait plus froid encore pour la faction : allons, haut les cœurs, secoue-toi, c’est la relève !
Et les salles avec leurs trente lits bien fourbis* (dame, il fallait y en mettre** pour l’astiquage). Les malades qui vous accueillaient avec un bon sourire, le travail qu’il fallait exécuter presto en se bousculant les unes les autres et la voix pointue de la monitrice qui invariablement annonçait, dominant les toux plus ou moins prononcées : « Mesdemoiselles, je vous avertis que je suis de mauvaise humeur, si ça ne va pas, les zéros vont pleuvoir ! » On courbait le dos, on rigolait un tantinet, nous connaissions si bien la formule. Les malades aussi la connaissaient et ils s’amusaient bien de ces menaces faites à de grandes jeunes filles, même à des femmes, comme à des bébés. Et les nuits de garde (j’y reviens) avec les poêles qu’il ne fallait pas laisser éteindre sous peine de zéro, toujours. Si malgré toute notre vigilance, l’accident arrivait, il fallait courir les cours et les jardins à la recherche de morceaux de bois ou d’une bonne bronchite, pour réparer la chose autant que possible; et la glace qu’il fallait casser (pour les appendicites et autres maladies de ce genre) par treize degrés au-dessous, nous interrompions souvent la besogne pour souffler dans nos doigts. Et les tisanes et les frictions et encore bien d’autres choses, les appels se croisaient, c’était une alerte continuelle, si bien qu’au matin les bons malades, le regard attendri, nous disaient « Allez vite vous reposer mademoiselle, vous ne l’avez pas volé. »
