Ep 16 - Dans la guerre XIII
décembre 2008 journal de
guerre
4
Novembre - Encore un mort, cette nuit ! Mon Dieu, comme je
suis découragée !!!
Comme fait exprès pour me remonter le moral, le nombre de blessés devenant moindre par suite de la fermeture provisoire de l’hôpital nécessitée par l’incendie, ces messieurs décident de fermer une salle sur deux. Naturellement la mienne ferme et il me faut surveiller le transport des blessés dans la salle 22. Les hommes sont d’une humeur massacrante et moi je rousse à jet continu*. Heureusement, il ne m’en reste plus que très peu et ils vont relativement bien. L’autochir 18 reçoit l’ordre de rejoindre un nouveau poste dans les Vosges. Notre service va donc cesser d’exister. Nos blessés vont passer à l’autochir 19 et nous… Zut ! je suis à bout physiquement et moralement surtout. J’obtiens l’autorisation de partir en permission, laissant le soin de la liquidation à mademoiselle Jeanneau.
Je pars en permission. Le secteur est redevenu calme, l’hôpital ne fonctionne plus ou plutôt ne reçoit plus. Au dernier moment cela m’a fait du chagrin de quitter mes quelques blessés. Ils ont été bien gentils, même les deux mauvais sujets, Coëtmeur et Houdot qui m’ont pourtant fait bien enrager quelquefois.
Ma permission, qui dura vingt-cinq jours, s’écoula normalement. Je fus témoin, au cours de mon séjour à Bordeaux, des débuts de l’effort américain pour nous venir en aide. Des paquebots arrivaient chaque jour, amenant des soldats pour lesquels on avait installé des camps d’instruction ; des travaux se développaient avec activité le long de la Garonne entre Bassens et Lormont pour recevoir vivres et munitions. C’était la fièvre de l’arrière dans toute sa vigueur.
En rentrant de perme, je trouve de grands changements. Une seule salle, la 11, celle de Mme Raoul-Duval fonctionne avec quelques grands blessés restant de l’attaque dernière et les quelques accidents qui peuvent survenir à l’arrière immédiat ou dans les CID. Tous les autres services sont clos. Un ouvroir a été ouvert pour y remettre en état le linge de l’hôpital ce qui est très utile. Les infirmières disponibles y vont travailler chaque jour.
L’hôpital ne reçoit plus de blessés des lignes. Des équipes de soldats du génie sont occupées à la reconstruction de la partie de la formation détruite par l’incendie, reconstruction qui s’opère d’une façon merveilleuse, l’hôpital sera un vrai modèle après cela.
Mme Raoul-Duval, très occupée par les préparatifs d’une fête de Noël qui s’annonce superbe, a laissé la direction du service à mademoiselle Terroine, je suis désignée pour l’aider. Je ne connais donc pas de chômage pour cette fois-ci et j’entre en service de suite.
Le travail est très faisable. Il y a quelques grands blessés vraiment bien dignes d’intérêt. Les autres qui, pour la plupart n’ont presque rien, sont de grands enfants qui sont charmants lorsque l’on sait s’y prendre avec eux. Le plus drôle c’est qu’il y a, traitée dans la même salle, une bonne grand-mère qu’une fracture de la cheville retient à l’hôpital depuis de bien longs mois. On lui a arrangé un petit coin et cette bonne vieille au milieu de tous ces poilus c’est très drôle. Il fait très froid, les préparatifs de l’arbre de Noël marchent grand train.
Le temps s’écoule normalement au milieu d’une assez grande activité. Chaque jour, de nombreux colis arrivent de Paris et à chaque déballage ce sont de nouvelles exclamations. Le cantonnement, chez nous, est transformé en bazar, on y trouve de tout. La fête de Noël sera pour tous les poilus, infirmiers et majors présents à l’hôpital et pour les petits enfants du village. Un concert doit avoir lieu, les enfants et les poilus chanteront. Même moi, si je n’ai pas trop la frousse, je ferai entendre ma voix ce jour-là. Ca m’amuse mais ça me fait un peu peur.
Mademoiselle Terroine est partie en permission, c’est mademoiselle Bedts qui travaille avec moi. J’aime beaucoup mademoiselle Bedts. Nous faisons notre ouvrage en musique car le phonographe marche toute la journée ce qui égaie énormément les soldats.
Les boches nous font des peurs chaque soir régulièrement. Dès 4 heures de l’après-midi à la chute du jour, ils commencent à nous sonner et de suite on coupe l’électricité. Charmant, ce pataugeage dans le noir. Ce soir, nous étions à la répétition de chant chez monsieur Gailleur (le distingué organisateur de la partie musicale), voilà l’accident qui s’est produit. Nous avons continué à la lueur des bougies et au son des batteries anti-aériennes. Nous préparons aussi des chants pour la Messe de Minuit, enfin nous sommes très occupées.
Je reçois la visite du père et de la sœur du malheureux petit chasseur, André Poupon. Ils viennent pour voir la tombe de leur cher petit gars. Pauvres gens, combien leur douleur est navrante. C’est affreux et comme dans ces moments-là la croyance en Dieu est nécessaire. Nous avons eu un accident sur la voie. Un malheureux territorial* est tombé d’un train qu’il convoyait et a été tellement abîmé que malgré tous nos efforts, il est mort ce soir sans avoir repris connaissance. Le malheureux était marié et père de famille.
Notre fête prend tournure. L’arbre de Noël, ou plutôt les arbres car il y en aura plusieurs, sont installés sous la grande Bessoneau du camp des éclopés que l’on décore du mieux qu’il est possible avec branchages et oriflammes. Ca menace d’être superbe mais le froid pique et monsieur Gailleur a peur que son piano s’enrhume là-haut, aussi on va l’habiller. Mademoiselle Terroine est revenue et a repris sa place.
24 Décembre - Voici la veille de Noël, tout est prêt et chacun connaît son poste. Par exemple, au dernier moment, une complication surgit. Le ministère a décidé qu’il serait procédé demain à une remise de récompense aux infirmières, qui varie selon la durée de leurs services depuis le début de la guerre. Nous allons décidément avoir une journée bien chargée.
Minuit - Nous allons à la messe et la chapelle est trop petite pour contenir tout le monde. L’ enfant Jésus daignera-t-il cette fois-ci exaucer les prières de tant de ses frères humains qui osent le supplier malgré leur indignité ? Les chants ont bien été, sauf moi qui ai chanté comme un pied. J’étais trop émue, c’est malheureux d’être timide à ce point.
Comme fait exprès pour me remonter le moral, le nombre de blessés devenant moindre par suite de la fermeture provisoire de l’hôpital nécessitée par l’incendie, ces messieurs décident de fermer une salle sur deux. Naturellement la mienne ferme et il me faut surveiller le transport des blessés dans la salle 22. Les hommes sont d’une humeur massacrante et moi je rousse à jet continu*. Heureusement, il ne m’en reste plus que très peu et ils vont relativement bien. L’autochir 18 reçoit l’ordre de rejoindre un nouveau poste dans les Vosges. Notre service va donc cesser d’exister. Nos blessés vont passer à l’autochir 19 et nous… Zut ! je suis à bout physiquement et moralement surtout. J’obtiens l’autorisation de partir en permission, laissant le soin de la liquidation à mademoiselle Jeanneau.
Je pars en permission. Le secteur est redevenu calme, l’hôpital ne fonctionne plus ou plutôt ne reçoit plus. Au dernier moment cela m’a fait du chagrin de quitter mes quelques blessés. Ils ont été bien gentils, même les deux mauvais sujets, Coëtmeur et Houdot qui m’ont pourtant fait bien enrager quelquefois.
Ma permission, qui dura vingt-cinq jours, s’écoula normalement. Je fus témoin, au cours de mon séjour à Bordeaux, des débuts de l’effort américain pour nous venir en aide. Des paquebots arrivaient chaque jour, amenant des soldats pour lesquels on avait installé des camps d’instruction ; des travaux se développaient avec activité le long de la Garonne entre Bassens et Lormont pour recevoir vivres et munitions. C’était la fièvre de l’arrière dans toute sa vigueur.
En rentrant de perme, je trouve de grands changements. Une seule salle, la 11, celle de Mme Raoul-Duval fonctionne avec quelques grands blessés restant de l’attaque dernière et les quelques accidents qui peuvent survenir à l’arrière immédiat ou dans les CID. Tous les autres services sont clos. Un ouvroir a été ouvert pour y remettre en état le linge de l’hôpital ce qui est très utile. Les infirmières disponibles y vont travailler chaque jour.
L’hôpital ne reçoit plus de blessés des lignes. Des équipes de soldats du génie sont occupées à la reconstruction de la partie de la formation détruite par l’incendie, reconstruction qui s’opère d’une façon merveilleuse, l’hôpital sera un vrai modèle après cela.
Mme Raoul-Duval, très occupée par les préparatifs d’une fête de Noël qui s’annonce superbe, a laissé la direction du service à mademoiselle Terroine, je suis désignée pour l’aider. Je ne connais donc pas de chômage pour cette fois-ci et j’entre en service de suite.
Le travail est très faisable. Il y a quelques grands blessés vraiment bien dignes d’intérêt. Les autres qui, pour la plupart n’ont presque rien, sont de grands enfants qui sont charmants lorsque l’on sait s’y prendre avec eux. Le plus drôle c’est qu’il y a, traitée dans la même salle, une bonne grand-mère qu’une fracture de la cheville retient à l’hôpital depuis de bien longs mois. On lui a arrangé un petit coin et cette bonne vieille au milieu de tous ces poilus c’est très drôle. Il fait très froid, les préparatifs de l’arbre de Noël marchent grand train.
Le temps s’écoule normalement au milieu d’une assez grande activité. Chaque jour, de nombreux colis arrivent de Paris et à chaque déballage ce sont de nouvelles exclamations. Le cantonnement, chez nous, est transformé en bazar, on y trouve de tout. La fête de Noël sera pour tous les poilus, infirmiers et majors présents à l’hôpital et pour les petits enfants du village. Un concert doit avoir lieu, les enfants et les poilus chanteront. Même moi, si je n’ai pas trop la frousse, je ferai entendre ma voix ce jour-là. Ca m’amuse mais ça me fait un peu peur.
Mademoiselle Terroine est partie en permission, c’est mademoiselle Bedts qui travaille avec moi. J’aime beaucoup mademoiselle Bedts. Nous faisons notre ouvrage en musique car le phonographe marche toute la journée ce qui égaie énormément les soldats.
Les boches nous font des peurs chaque soir régulièrement. Dès 4 heures de l’après-midi à la chute du jour, ils commencent à nous sonner et de suite on coupe l’électricité. Charmant, ce pataugeage dans le noir. Ce soir, nous étions à la répétition de chant chez monsieur Gailleur (le distingué organisateur de la partie musicale), voilà l’accident qui s’est produit. Nous avons continué à la lueur des bougies et au son des batteries anti-aériennes. Nous préparons aussi des chants pour la Messe de Minuit, enfin nous sommes très occupées.
Je reçois la visite du père et de la sœur du malheureux petit chasseur, André Poupon. Ils viennent pour voir la tombe de leur cher petit gars. Pauvres gens, combien leur douleur est navrante. C’est affreux et comme dans ces moments-là la croyance en Dieu est nécessaire. Nous avons eu un accident sur la voie. Un malheureux territorial* est tombé d’un train qu’il convoyait et a été tellement abîmé que malgré tous nos efforts, il est mort ce soir sans avoir repris connaissance. Le malheureux était marié et père de famille.
Notre fête prend tournure. L’arbre de Noël, ou plutôt les arbres car il y en aura plusieurs, sont installés sous la grande Bessoneau du camp des éclopés que l’on décore du mieux qu’il est possible avec branchages et oriflammes. Ca menace d’être superbe mais le froid pique et monsieur Gailleur a peur que son piano s’enrhume là-haut, aussi on va l’habiller. Mademoiselle Terroine est revenue et a repris sa place.
24 Décembre - Voici la veille de Noël, tout est prêt et chacun connaît son poste. Par exemple, au dernier moment, une complication surgit. Le ministère a décidé qu’il serait procédé demain à une remise de récompense aux infirmières, qui varie selon la durée de leurs services depuis le début de la guerre. Nous allons décidément avoir une journée bien chargée.
Minuit - Nous allons à la messe et la chapelle est trop petite pour contenir tout le monde. L’ enfant Jésus daignera-t-il cette fois-ci exaucer les prières de tant de ses frères humains qui osent le supplier malgré leur indignité ? Les chants ont bien été, sauf moi qui ai chanté comme un pied. J’étais trop émue, c’est malheureux d’être timide à ce point.
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Ep 15 - Dans la guerre XII
novembre 2008 journal de
guerre
29
Octobre - Ce soir, comme nous allions quitter le service, un
infirmier s’approche de moi et me dit tout bas :
« Mademoiselle, ne dites rien pour ne pas effrayer les malades
mais il y a quelque chose qui brûle dans l’hôpital ! »
Tout était éteint et la salle close, les malades assez calmes. Je sortis, laissant mademoiselle Rouhaud à la surveillance. A peine dehors une lueur rougeoyante m’apparût juste en face de moi, mais la rangée de baraques face à la nôtre m’empêchait de voir autre chose. D’un bond, je traversai l’espace qui me séparait de l’allée principale et en y arrivant je poussai un cri de stupeur : l’assemblage de baraques qui formait le groupe opératoire où travaillaient deux autochirs (celle de monsieur Venin et celle de monsieur Laroyenne) ne formaient plus qu’un immense brasier. Le feu avait pris dans une salle de radio, à une couverture placée trop près du poêle et avait gagné du terrain avec une rapidité prodigieuse. En un clin d’œil, tout le groupe devenait la proie des flammes. Les secours s’organisèrent rapidement. Il ne fallait pas songer à arrêter l’incendie, c’eût été inutile. On s’occupa tout d’abord d’enlever les blessés des salles atteintes ou menacées et d’empêcher l’incendie d’atteindre les autres groupes. Heureusement le vent soufflait du côté de la campagne, au cas contraire je crois que tout l’hôpital aurait flambé.
J’allai chercher mademoiselle Rouhaud, notre service n’était pas menacé. Toutes les bonnes volontés s’employèrent hardiment à secourir les malheureux blessés qui, pour la plupart gravement atteints, étaient incapables du moindre mouvement et littéralement terrorisés, suppliant qu’on ne les abandonne pas, s’accrochant avec désespoir après le premier qui passait à leur portée et, tout à coup, lorsque leur tour venait d’être enlevés, disant si gentiment : « Non, je vous assure, prenez mon voisin d’abord, il est bien plus malade que moi. » Héroïques enfants !!!
Tout le personnel fut à la hauteur des circonstances. Sans qu’aucun ordre fut donné, le sauvetage fut organisé et exécuté et pas un homme ne resta dans les flammes. Toutefois, je dois à la vérité de dire que, de ces malheureux grands blessés qui furent tirés si précipitamment de leurs salles confortables pour être exposés au grand air frais de cette nuit de fin octobre et transportés ensuite dans des salles plus ou moins chauffées et organisées, beaucoup se ressentirent cruellement de la catastrophe.
Un peu plus tard dans la soirée, les belles gerbes de flammes qui montaient si victorieusement vers le ciel, diminuèrent faute d’aliment, mais pendant toute la nuit, le feu dévora encore en rampant. Dix-sept baraques avaient été détruites. De ma vie, je n’avais vu semblable brasier. L’incendie fut visible à plusieurs lieues à la ronde et les poilus au loin, pensèrent que nous avions été bombardés, ce en quoi ils se trompaient. Le plus chanceux fut le blessé que l’on était en train d’opérer quand l’incendie se déclara et qui, encore endormi, fut passé par une fenêtre, transporté aux B.A. où l’on termina l’opération (une amputation je crois) et qui guérit merveilleusement.
30 Octobre - Le général Pétain visite l’hôpital et passe dans toutes les salles. Son arrivée dans notre salle fut si précipitée que nous eûmes à peine le temps de rectifier la position. Mademoiselle Rouhaud qui avait un pistolet à la main se mit au garde-à-vous sans quitter son arme, ce qui nous a servi de distraction pendant toute la journée.
31 Octobre - Mademoiselle Rouhaud prend la cantine à la place de mademoiselle Pesqué qui part en permission. J’ai pour la remplacer une nouvelle arrivée, mademoiselle Janneau. Je touche un blessé américain, le premier étranger que je soigne. Il est tout plein gentil et pas gravement atteint, heureusement pour lui. Mademoiselle Janneau parle un peu d’anglais car moi, je nage superlativement pour cela et lui ne sait pas un mot de français. Il se nomme Hubert Wallower.
1er Novembre - Un pauvre petit français arrive, très gravement atteint. Il subit une opération terrible et d’une longueur effrayante, on nous le rapporte à demi mort.
2 Novembre - Le pauvre petit est mort, cette nuit ! Oh, l’effrayante chose que la guerre et comme elle est lourde de responsabilités ! Une cérémonie très touchante a eu lieu cet après-midi au cimetière. Un monument avait été édifié, le médecin principal a prononcé une allocution et tout le personnel disponible y a assisté.
3 Novembre - Un autre blessé arrive en très piteux état, il souffre atrocement d’une jambe broyée. On lui donne de la morphine, beaucoup.
Tout était éteint et la salle close, les malades assez calmes. Je sortis, laissant mademoiselle Rouhaud à la surveillance. A peine dehors une lueur rougeoyante m’apparût juste en face de moi, mais la rangée de baraques face à la nôtre m’empêchait de voir autre chose. D’un bond, je traversai l’espace qui me séparait de l’allée principale et en y arrivant je poussai un cri de stupeur : l’assemblage de baraques qui formait le groupe opératoire où travaillaient deux autochirs (celle de monsieur Venin et celle de monsieur Laroyenne) ne formaient plus qu’un immense brasier. Le feu avait pris dans une salle de radio, à une couverture placée trop près du poêle et avait gagné du terrain avec une rapidité prodigieuse. En un clin d’œil, tout le groupe devenait la proie des flammes. Les secours s’organisèrent rapidement. Il ne fallait pas songer à arrêter l’incendie, c’eût été inutile. On s’occupa tout d’abord d’enlever les blessés des salles atteintes ou menacées et d’empêcher l’incendie d’atteindre les autres groupes. Heureusement le vent soufflait du côté de la campagne, au cas contraire je crois que tout l’hôpital aurait flambé.
J’allai chercher mademoiselle Rouhaud, notre service n’était pas menacé. Toutes les bonnes volontés s’employèrent hardiment à secourir les malheureux blessés qui, pour la plupart gravement atteints, étaient incapables du moindre mouvement et littéralement terrorisés, suppliant qu’on ne les abandonne pas, s’accrochant avec désespoir après le premier qui passait à leur portée et, tout à coup, lorsque leur tour venait d’être enlevés, disant si gentiment : « Non, je vous assure, prenez mon voisin d’abord, il est bien plus malade que moi. » Héroïques enfants !!!
Tout le personnel fut à la hauteur des circonstances. Sans qu’aucun ordre fut donné, le sauvetage fut organisé et exécuté et pas un homme ne resta dans les flammes. Toutefois, je dois à la vérité de dire que, de ces malheureux grands blessés qui furent tirés si précipitamment de leurs salles confortables pour être exposés au grand air frais de cette nuit de fin octobre et transportés ensuite dans des salles plus ou moins chauffées et organisées, beaucoup se ressentirent cruellement de la catastrophe.
Un peu plus tard dans la soirée, les belles gerbes de flammes qui montaient si victorieusement vers le ciel, diminuèrent faute d’aliment, mais pendant toute la nuit, le feu dévora encore en rampant. Dix-sept baraques avaient été détruites. De ma vie, je n’avais vu semblable brasier. L’incendie fut visible à plusieurs lieues à la ronde et les poilus au loin, pensèrent que nous avions été bombardés, ce en quoi ils se trompaient. Le plus chanceux fut le blessé que l’on était en train d’opérer quand l’incendie se déclara et qui, encore endormi, fut passé par une fenêtre, transporté aux B.A. où l’on termina l’opération (une amputation je crois) et qui guérit merveilleusement.
30 Octobre - Le général Pétain visite l’hôpital et passe dans toutes les salles. Son arrivée dans notre salle fut si précipitée que nous eûmes à peine le temps de rectifier la position. Mademoiselle Rouhaud qui avait un pistolet à la main se mit au garde-à-vous sans quitter son arme, ce qui nous a servi de distraction pendant toute la journée.
31 Octobre - Mademoiselle Rouhaud prend la cantine à la place de mademoiselle Pesqué qui part en permission. J’ai pour la remplacer une nouvelle arrivée, mademoiselle Janneau. Je touche un blessé américain, le premier étranger que je soigne. Il est tout plein gentil et pas gravement atteint, heureusement pour lui. Mademoiselle Janneau parle un peu d’anglais car moi, je nage superlativement pour cela et lui ne sait pas un mot de français. Il se nomme Hubert Wallower.
1er Novembre - Un pauvre petit français arrive, très gravement atteint. Il subit une opération terrible et d’une longueur effrayante, on nous le rapporte à demi mort.
2 Novembre - Le pauvre petit est mort, cette nuit ! Oh, l’effrayante chose que la guerre et comme elle est lourde de responsabilités ! Une cérémonie très touchante a eu lieu cet après-midi au cimetière. Un monument avait été édifié, le médecin principal a prononcé une allocution et tout le personnel disponible y a assisté.
3 Novembre - Un autre blessé arrive en très piteux état, il souffre atrocement d’une jambe broyée. On lui donne de la morphine, beaucoup.
Ep 14 - Dans la guerre XI
octobre 2008 journal de
guerre
21
Octobre - Les arrivées de gazés sont moins nombreuses mais
continuent quand même toute la journée ; aucune arrivée de
blessés. La canonnade ne cesse pas et, comme hier, redouble vers le
soir.
22 Octobre - Toujours des ypérités. Je suis de nouveau désignée pour passer la nuit, mais il n’y en a que quelques-uns lorsque je prends le service. A onze heures, les arrivées cessant, nous nous couchons sur des brancards, ensevelies sous des monceaux de capotes, car il fait froid.
23 Octobre - Je commençais à m’assoupir vers 1 heure du matin lorsque la canonnade devint d’une telle violence que nous sortîmes, attirés au dehors comme par un aimant. Dans la nuit très noire, une nappe de feu tachait l’horizon, on n’entendait aucune détonation mais seulement un roulement continuel et assourdissant et nous sentions tout notre être frissonner de terreur en pensant que des êtres humains, des hommes comme nous, étaient là-bas, tapis dans des trous sous cet ouragan de feu et d’acier, n’attendant qu’un signal pour s’élancer à l’assaut, à la mort presque inévitable. En songeant à l’agonie morale qui doit être la leur, une angoisse serre nos cœurs et nous fait trembler.
Les minutes passent, les heures, et l’effrayant vacarme ne cesse pas, au contraire, par moments il semble encore s’accroître s’il est possible. Bien que nous soyons au moins à douze kilomètres à vol d’oiseau des batteries qui vomissent ce cataclysme, les baraques tremblent comme agitées par un vent d’orage ! Il semble que nous aussi nous sommes secoués et prêts à être engloutis.
Un poilu près de moi dit : « Jamais je n’ai entendu un barrage pareil ! à Verdun c’était bien aussi violent mais pas si long ! ». Un autre, un gazé qui a été soigné et que le bruit retient au dehors près de nous, ajoute «Mince ! Qu’est-ce qu’ils prennent les pauvres copains. On a eu de la veine d’être amochés avant ».
Les heures s’écoulent, l’aube blanchit le ciel et atténue peu à peu la lueur sanglante qui nous fascinait. Nous sommes toujours dehors, je regarde mes compagnons, ils ont les traits tirés et pâlis, le regard angoissé. Nous ressentons un peu de l’angoisse terrible que doivent éprouver nos frères là-bas. Vers 5 heures, un soldat, la tête penchée en avant, l’oreille au guet, dit ; « Ca y est ! le tir s’allonge, l’attaque est déclenchée ». Alors le front courbé, nous rentrons. Dans quelques heures ce sera notre tour de travailler… et quel travail, mon Dieu !
Après la relève, à 7 heures, j’ai comme l’intuition qu’il doit y avoir des blessés dans ma salle. J’y vais, et de fait, je la trouve comble. Des artilleurs blessés au cours du bombardement et les premières victimes de l’attaque, ceux qui sont tombés en posant le pied sur le parapet des premières lignes. Ce sont tous de légers blessés. Ils sont contents, ça marchait bien, les boches prennent. Le canon s’est complètement tu et ce silence, après l’effrayant vacarme d’ il y a quelques heures est impressionnant.
Dans la journée, des artilleurs viennent voir un de leurs camarades qui, blessé, se trouve dans ma salle. Ils m’apprennent que le fort de la Malmaison, qui était l’objectif principal, est tombé entre les mains des français presque tout de suite. L’attaque semble avoir donné de bons résultats mais les pertes sont sensibles. On ajoute tout de suite que celles de l’ennemi ont été du double.
Cette fois tout est très bien organisé sous le rapport de l’évacuation. Des automobiles emmènent de suite, après triage, les blessés légers dont l’opération n’est pas d’extrême urgence vers Meaux. Les autres sont opérés de suite et les trains les emmènent vers l’intérieur. Restent seulement les intransportables. Dans la journée, le chirurgien-chef vient me dire que ma salle, aussitôt l’évacuation terminée, sera transformée en salle d’hospitalisation pour les intransportables qu’il aura opérés. Je tremble un peu !
24 Octobre - Mes évacuables sont tous partis. La salle, nettoyée presto est, à midi, prête pour recevoir les grands blessés. Le premier qui arrive est un gentil petit chasseur. Ses yeux immenses font le tour de la salle qui est vide et s’arrêtent sur moi : « Je suis donc tout seul ici, mademoiselle» Je le tranquillise… tout à l’heure, il y en aura d’autres, beaucoup. Je l’installe. Il s’appelle André Poupon, il a un projectile dans le poumon qui n’a pas été extrait… pauvre enfant. Tout l’après-midi on me ramène des blessés d’une autre salle et bientôt la moitié des lits sont occupés par de très grands blessés.
La pluie fait rage et sûrement gêne les opérations militaires. Toutefois cette dernière attaque avait été prévue de peu d’envergure et il paraît qu’elle a réussi.
25 Octobre - Le travail est excessif avec tant de grands blessés, on n’arrive pas à tout faire et c’est navrant de voir qu’on ne peut pas les soigner comme ils devraient l’être. Plusieurs de mes blessés sont en danger de mort. Comme c’est triste !
27 Octobre - Le service des B.A. étant dégagé, on m’adjoint Mademoiselle Rouhaud pour m’aider. Elle est tout à fait gentille et nous nous entendons très bien. Le travail est toujours aussi dur. Il y a des évacuations mais il y a des entrants. Les chirurgiens avec qui nous travaillons sont très capables et d’excellents chefs pour nous.
28 Octobre - Pour la première fois, je viens de perdre un de mes blessés et cela m’a paru si dur. C’est le pauvre petit Poupon, le premier entré. Le projectile non extrait s’est déplacé et provoqué une hémorragie interne qui a entraîné la mort. Cela a été si subit, si foudroyant ! On devait l’opérer aujourd’hui.
Mon Dieu, comme c’est triste ! Lui qui voulait vivre !! Et sa mère à qui il faut apprendre cette affreuse nouvelle. Ah ! comme l’on peut avoir des jours de découragement !!!
22 Octobre - Toujours des ypérités. Je suis de nouveau désignée pour passer la nuit, mais il n’y en a que quelques-uns lorsque je prends le service. A onze heures, les arrivées cessant, nous nous couchons sur des brancards, ensevelies sous des monceaux de capotes, car il fait froid.
23 Octobre - Je commençais à m’assoupir vers 1 heure du matin lorsque la canonnade devint d’une telle violence que nous sortîmes, attirés au dehors comme par un aimant. Dans la nuit très noire, une nappe de feu tachait l’horizon, on n’entendait aucune détonation mais seulement un roulement continuel et assourdissant et nous sentions tout notre être frissonner de terreur en pensant que des êtres humains, des hommes comme nous, étaient là-bas, tapis dans des trous sous cet ouragan de feu et d’acier, n’attendant qu’un signal pour s’élancer à l’assaut, à la mort presque inévitable. En songeant à l’agonie morale qui doit être la leur, une angoisse serre nos cœurs et nous fait trembler.
Les minutes passent, les heures, et l’effrayant vacarme ne cesse pas, au contraire, par moments il semble encore s’accroître s’il est possible. Bien que nous soyons au moins à douze kilomètres à vol d’oiseau des batteries qui vomissent ce cataclysme, les baraques tremblent comme agitées par un vent d’orage ! Il semble que nous aussi nous sommes secoués et prêts à être engloutis.
Un poilu près de moi dit : « Jamais je n’ai entendu un barrage pareil ! à Verdun c’était bien aussi violent mais pas si long ! ». Un autre, un gazé qui a été soigné et que le bruit retient au dehors près de nous, ajoute «Mince ! Qu’est-ce qu’ils prennent les pauvres copains. On a eu de la veine d’être amochés avant ».
Les heures s’écoulent, l’aube blanchit le ciel et atténue peu à peu la lueur sanglante qui nous fascinait. Nous sommes toujours dehors, je regarde mes compagnons, ils ont les traits tirés et pâlis, le regard angoissé. Nous ressentons un peu de l’angoisse terrible que doivent éprouver nos frères là-bas. Vers 5 heures, un soldat, la tête penchée en avant, l’oreille au guet, dit ; « Ca y est ! le tir s’allonge, l’attaque est déclenchée ». Alors le front courbé, nous rentrons. Dans quelques heures ce sera notre tour de travailler… et quel travail, mon Dieu !
Après la relève, à 7 heures, j’ai comme l’intuition qu’il doit y avoir des blessés dans ma salle. J’y vais, et de fait, je la trouve comble. Des artilleurs blessés au cours du bombardement et les premières victimes de l’attaque, ceux qui sont tombés en posant le pied sur le parapet des premières lignes. Ce sont tous de légers blessés. Ils sont contents, ça marchait bien, les boches prennent. Le canon s’est complètement tu et ce silence, après l’effrayant vacarme d’ il y a quelques heures est impressionnant.
Dans la journée, des artilleurs viennent voir un de leurs camarades qui, blessé, se trouve dans ma salle. Ils m’apprennent que le fort de la Malmaison, qui était l’objectif principal, est tombé entre les mains des français presque tout de suite. L’attaque semble avoir donné de bons résultats mais les pertes sont sensibles. On ajoute tout de suite que celles de l’ennemi ont été du double.
Cette fois tout est très bien organisé sous le rapport de l’évacuation. Des automobiles emmènent de suite, après triage, les blessés légers dont l’opération n’est pas d’extrême urgence vers Meaux. Les autres sont opérés de suite et les trains les emmènent vers l’intérieur. Restent seulement les intransportables. Dans la journée, le chirurgien-chef vient me dire que ma salle, aussitôt l’évacuation terminée, sera transformée en salle d’hospitalisation pour les intransportables qu’il aura opérés. Je tremble un peu !
24 Octobre - Mes évacuables sont tous partis. La salle, nettoyée presto est, à midi, prête pour recevoir les grands blessés. Le premier qui arrive est un gentil petit chasseur. Ses yeux immenses font le tour de la salle qui est vide et s’arrêtent sur moi : « Je suis donc tout seul ici, mademoiselle» Je le tranquillise… tout à l’heure, il y en aura d’autres, beaucoup. Je l’installe. Il s’appelle André Poupon, il a un projectile dans le poumon qui n’a pas été extrait… pauvre enfant. Tout l’après-midi on me ramène des blessés d’une autre salle et bientôt la moitié des lits sont occupés par de très grands blessés.
La pluie fait rage et sûrement gêne les opérations militaires. Toutefois cette dernière attaque avait été prévue de peu d’envergure et il paraît qu’elle a réussi.
25 Octobre - Le travail est excessif avec tant de grands blessés, on n’arrive pas à tout faire et c’est navrant de voir qu’on ne peut pas les soigner comme ils devraient l’être. Plusieurs de mes blessés sont en danger de mort. Comme c’est triste !
27 Octobre - Le service des B.A. étant dégagé, on m’adjoint Mademoiselle Rouhaud pour m’aider. Elle est tout à fait gentille et nous nous entendons très bien. Le travail est toujours aussi dur. Il y a des évacuations mais il y a des entrants. Les chirurgiens avec qui nous travaillons sont très capables et d’excellents chefs pour nous.
28 Octobre - Pour la première fois, je viens de perdre un de mes blessés et cela m’a paru si dur. C’est le pauvre petit Poupon, le premier entré. Le projectile non extrait s’est déplacé et provoqué une hémorragie interne qui a entraîné la mort. Cela a été si subit, si foudroyant ! On devait l’opérer aujourd’hui.
Mon Dieu, comme c’est triste ! Lui qui voulait vivre !! Et sa mère à qui il faut apprendre cette affreuse nouvelle. Ah ! comme l’on peut avoir des jours de découragement !!!
Ep 13 - Dans la guerre X
septembre 2008 journal de
guerre
Nous
avions rejoint les autres mutilés ; un infirmier prit le bras
des deux malheureux qui se fondirent de nouveau dans la misérable
cohue. Et je restai muette, regardant, les yeux dilatés de stupeur,
ces hommes dont le nombre allait toujours croissant et qui tous,
étaient aveugles.. Oh ! la guerre, la
guerre !…
Le bombardement qui depuis quelques jours ne cessait pas, sembla ce jour-là redoubler d’intensité. Au loin, l’horizon était barré d’une ligne de feu, les barrages d’artillerie roulaient sans interruption et de temps en temps, une détonation plus proche nous disait que l’artillerie ennemie ripostait avec des pièces à longue portée qui arrosaient l’arrière des lignes françaises assez près de nous. En rentrant au cantonnement, j’appris que depuis l’après-midi, c’était une arrivée incessante de gazés qui, presque tous, avaient perdu la vue, momentanément heureusement. L’ennemi avait arrosé les lignes arrières avec des obus à gaz que l’on nomma plus tard « ypérite* ». La presque totalité des atteints étaient des artilleurs qui avaient dû abandonner leurs pièces, réduits qu’ils étaient à l’impuissance.
Comme les arrivées continuaient, on organisa un service de nuit et je fus désignée pour en faire partie. Dans la baraque où est installé le service des gazés, l’agitation est grande. Des infirmiers sont occupés au déshabillage des malheureux gazés ; deux de mes compagnes s’occupent ensuite avec des appareils spéciaux, de leur laver les yeux, le nez, la gorge, puis on les fait gargariser et on nous les passe. Car je me trouve dans la dernière salle et ma mission consiste à leur donner du lait. Et toute la nuit je distribuai, sans me lasser, des quarts de lait. Je les prenais par la main lorsqu’ils arrivaient tout ahuris du lavage et les installais de mon mieux sur les quelques bancs que nous possédions. Mais la place est restreinte, bientôt j’ai des hommes un peu partout. Les plus fatigués sont sur des brancards mais il y en a beaucoup par terre, accroupis dans toutes les positions. Tous geignent tristement en essayant de ne pas toucher à leurs pauvres yeux meurtris, gonflés, sanglants, qu’ils tournent tristement de mon côté (du côté où il sentent que je suis là) pour quêter un mot d’encouragement, l’affirmation surtout qu’ils ne resteront pas aveugles. Il y en a qui pleurent et j’ai toutes les peines du monde à leur persuader que cette cécité ne sera que passagère. Quelle lamentable vision !!!
Deux lampes tempête jettent leur clarté tremblotante sur les détails de notre réduit. Des scribes, penchés sur une table bancale, grattent leur papier avec ardeur et mettent en ordre toutes les paperasses pour permettre d’évacuer les soldats au plus tôt. Aussitôt que la pochette qui contient les « passeports » du blessé est en état, je l’accroche à sa capote et quand ils sont assez nombreux, un appel est fait. Je les guide dehors où la fraîcheur de la nuit d’automne les fait frissonner ; une automobile les attend qui les emporte vers une tente Bessoneaux où l’on les garde jusqu’à l’arrivée du train.
Le souvenir de cette nuit affreuse restera longtemps dans ma mémoire. J’en ai vu qui se cramponnaient à moi pour obtenir un mot d’espoir, comme des enfants. Il fallait que je les prenne dans mes bras, que je les berce pour ainsi dire, que je les console de mon mieux … Mais ils souffraient tant… et puis ils étaient si nombreux, je ne pouvais trop longtemps rester auprès du même.
Ils nous disent : « Oh, nous regrettons surtout de ne pas vous voir pour graver vos traits dans nos mémoires. » J’ai vu un petit maréchal des logis de 20 ans prêt à partir, refuser de prendre l’auto qui l’aurait amené vers le repos parce que son servant, un pépère à barbe grise, n’était pas prêt et ne pouvait se joindre à son convoi. J’ai vu un gamin de 22 ans pleurer comme un bébé parce qu’il lui fallait quitter son officier avec qui il combattait depuis le début. « Il est si bon et si brave, disait-il, ah, le chic type ! »
J’ai vu enfin deux petits bretons, deux cousins, Jean et Joseph Le Guerne, tous deux aveugles et tremblants, supplier qu’on ne les sépare pas. Je les avais assis côte à côte, et la main dans la main, ils attendaient patiemment, s’inquiétant mutuellement si la souffrance de l’autre n’était pas pire que la sienne, ne se plaignant pas mais hochant douloureusement la tête et passant de temps en temps leur main noircie sur leur front moite comme pour prier leur esprit de venir en aide à leur corps torturé. Quand vint pour eux le moment du départ, je les menai auprès de l’auto et les recommandais au conducteur, puis les quittant, je leur dis :
— Vous allez vous tenir par la main et ne pas vous lâcher, serrez bien fort ! ajoutai-je. Et l’un des pauvres êtres me répondit avec une conviction profonde :
— Oh, je le tiens bien allez, madame, je ne le lâcherai pas !
C’était ma main à moi qu’il n’avait pas encore quittée et qu’il serrait si fort, croyant tenir celle de son frère. Je regardai l’infirmier qui m’aidait et échangeai avec lui un sourire navré. Tous deux, nous étions émus jusqu’aux larmes.
L’aube se leva terne et sale, triste elle aussi, effroyablement. Les arrivées diminuaient. Lorsque l’équipe de jour vint nous relever, il n’y avait plus que très peu de gazés à soigner. En rentrant au cantonnement, je vis de loin la longue file qui descendait vers le quai d’embarquement où un train sous pression les attendait pour fuir ces lieux terrifiants.
Le bombardement qui depuis quelques jours ne cessait pas, sembla ce jour-là redoubler d’intensité. Au loin, l’horizon était barré d’une ligne de feu, les barrages d’artillerie roulaient sans interruption et de temps en temps, une détonation plus proche nous disait que l’artillerie ennemie ripostait avec des pièces à longue portée qui arrosaient l’arrière des lignes françaises assez près de nous. En rentrant au cantonnement, j’appris que depuis l’après-midi, c’était une arrivée incessante de gazés qui, presque tous, avaient perdu la vue, momentanément heureusement. L’ennemi avait arrosé les lignes arrières avec des obus à gaz que l’on nomma plus tard « ypérite* ». La presque totalité des atteints étaient des artilleurs qui avaient dû abandonner leurs pièces, réduits qu’ils étaient à l’impuissance.
Comme les arrivées continuaient, on organisa un service de nuit et je fus désignée pour en faire partie. Dans la baraque où est installé le service des gazés, l’agitation est grande. Des infirmiers sont occupés au déshabillage des malheureux gazés ; deux de mes compagnes s’occupent ensuite avec des appareils spéciaux, de leur laver les yeux, le nez, la gorge, puis on les fait gargariser et on nous les passe. Car je me trouve dans la dernière salle et ma mission consiste à leur donner du lait. Et toute la nuit je distribuai, sans me lasser, des quarts de lait. Je les prenais par la main lorsqu’ils arrivaient tout ahuris du lavage et les installais de mon mieux sur les quelques bancs que nous possédions. Mais la place est restreinte, bientôt j’ai des hommes un peu partout. Les plus fatigués sont sur des brancards mais il y en a beaucoup par terre, accroupis dans toutes les positions. Tous geignent tristement en essayant de ne pas toucher à leurs pauvres yeux meurtris, gonflés, sanglants, qu’ils tournent tristement de mon côté (du côté où il sentent que je suis là) pour quêter un mot d’encouragement, l’affirmation surtout qu’ils ne resteront pas aveugles. Il y en a qui pleurent et j’ai toutes les peines du monde à leur persuader que cette cécité ne sera que passagère. Quelle lamentable vision !!!
Deux lampes tempête jettent leur clarté tremblotante sur les détails de notre réduit. Des scribes, penchés sur une table bancale, grattent leur papier avec ardeur et mettent en ordre toutes les paperasses pour permettre d’évacuer les soldats au plus tôt. Aussitôt que la pochette qui contient les « passeports » du blessé est en état, je l’accroche à sa capote et quand ils sont assez nombreux, un appel est fait. Je les guide dehors où la fraîcheur de la nuit d’automne les fait frissonner ; une automobile les attend qui les emporte vers une tente Bessoneaux où l’on les garde jusqu’à l’arrivée du train.
Le souvenir de cette nuit affreuse restera longtemps dans ma mémoire. J’en ai vu qui se cramponnaient à moi pour obtenir un mot d’espoir, comme des enfants. Il fallait que je les prenne dans mes bras, que je les berce pour ainsi dire, que je les console de mon mieux … Mais ils souffraient tant… et puis ils étaient si nombreux, je ne pouvais trop longtemps rester auprès du même.
Ils nous disent : « Oh, nous regrettons surtout de ne pas vous voir pour graver vos traits dans nos mémoires. » J’ai vu un petit maréchal des logis de 20 ans prêt à partir, refuser de prendre l’auto qui l’aurait amené vers le repos parce que son servant, un pépère à barbe grise, n’était pas prêt et ne pouvait se joindre à son convoi. J’ai vu un gamin de 22 ans pleurer comme un bébé parce qu’il lui fallait quitter son officier avec qui il combattait depuis le début. « Il est si bon et si brave, disait-il, ah, le chic type ! »
J’ai vu enfin deux petits bretons, deux cousins, Jean et Joseph Le Guerne, tous deux aveugles et tremblants, supplier qu’on ne les sépare pas. Je les avais assis côte à côte, et la main dans la main, ils attendaient patiemment, s’inquiétant mutuellement si la souffrance de l’autre n’était pas pire que la sienne, ne se plaignant pas mais hochant douloureusement la tête et passant de temps en temps leur main noircie sur leur front moite comme pour prier leur esprit de venir en aide à leur corps torturé. Quand vint pour eux le moment du départ, je les menai auprès de l’auto et les recommandais au conducteur, puis les quittant, je leur dis :
— Vous allez vous tenir par la main et ne pas vous lâcher, serrez bien fort ! ajoutai-je. Et l’un des pauvres êtres me répondit avec une conviction profonde :
— Oh, je le tiens bien allez, madame, je ne le lâcherai pas !
C’était ma main à moi qu’il n’avait pas encore quittée et qu’il serrait si fort, croyant tenir celle de son frère. Je regardai l’infirmier qui m’aidait et échangeai avec lui un sourire navré. Tous deux, nous étions émus jusqu’aux larmes.
L’aube se leva terne et sale, triste elle aussi, effroyablement. Les arrivées diminuaient. Lorsque l’équipe de jour vint nous relever, il n’y avait plus que très peu de gazés à soigner. En rentrant au cantonnement, je vis de loin la longue file qui descendait vers le quai d’embarquement où un train sous pression les attendait pour fuir ces lieux terrifiants.
Ep 12 - Dans la guerre IX
août 2008 journal de
guerre
Seulement
dans « le militaire », comme disent les poilus, on vous
dit toujours « Faites ! » mais on ne vous donne
jamais rien pour le faire. C’est un principe, de mémoire de
soldat, on n’a jamais vu que l’on ait donné un ordre et
en même temps le moyen de réaliser cet ordre sans en être réduit à
employer dans toute son ampleur, le fameux « système D »,
devenu légendaire, surtout depuis la guerre. Voilà des salles
qu’il faut transformer de fond en comble, où il faut
installer une salle de pansement et vous avez pour cela trois fois
rien. Avec cela, les infirmiers de l’ambulance qui doivent
travailler avec nous ont rudement oublié d’être dégourdis. Je
pense avec amertume au caporal que je viens de quitter et qui lui
était un peu là pour cela.
Enfin, nous nous y mettons avec ardeur, nous aidant les uns les autres et nous communiquant mutuellement les tuyaux que le hasard nous fait découvrir, et après avoir chipé et rapiné de droite et de gauche, avoir réussi à faire signer, à travers le formidable dédale de bureaux et de contre bureaux, les bons nécessaires à l’alimentation de notre salle de pansement et de notre cuisine, ce qui est encore le plus difficile à obtenir, ça finit par prendre tournure. On a même réussi à peindre quelques salles en blanc, c’est les riches, ça ! La mienne l’est pas !
6 Octobre - Une conférence nous est faite par monsieur Dieulafé sur les terribles effets d’un nouveau genre de gaz envoyé par les allemands et qui brûle, dit-on, toutes les parties du corps qu’il peut aggriper et fait en ce moment énormément de ravages. Il nous a dit les précautions à prendre au cas où de ces gaz seraient envoyés dans l‘ hôpital, ce qui semble peu probable mais qui, en somme, pourrait arriver. Elles sont bien nombreuses ces précautions et je doute qu’avec des malades on puisse jamais arriver à les réaliser. J’espère que nous ne serons pas bombardés par des obus asphyxiants.
De semblables conférences sont faites aux médecins et aux infirmiers. Tout le monde est prévenu et nous commençons, entre nos heures de travail, la confection de petits paquets de bicarbonate dont chaque poilu sera désormais muni. En cas d’atteinte par les gaz, ils doivent faire dissoudre la drogue dans un quart de liquide, se
gargariser avec la moitié et avaler l’autre moitié.
Un service est installé aux éclopés pour recevoir les gazés : il comprend une salle de déshabillage, une salle de douches et une salle avec une installation spéciale pour leur laver les yeux, le nez, la gorge. Tout cela en vue de cette attaque qui semble devoir avoir lieu vers le milieu de ce mois.
L’installation de nos salles est terminée. Les travaux de terrassement continuent. Une autochir, la 19, arrive pour prendre le service des B.A. et comme il n’a pas d’infirmières pour l’hospitalisation, Mme Raoul-Duval part à Paris pour demander du renfort à l’école Edith Cavell. L’aviation allemande est de plus en plus active. Leur Q.G. doit se méfier.
8 Octobre - Le renfort en infirmières arrive : une principale, ronde et large comme une tour et quatre infirmières qui ont l’air très bien. En ce moment la direction vient d’avoir l’idée de remédier au manque de confort de nos baraques et fait remplacer nos couvertures par des portes. C’est un tohu-bohu épouvantable. Avec cela un temps infernal, pluie et vent à outrance, tout à fait un temps d’offensive ; et des nouvelles pensionnaires à caser et à instruire, c’est tout à fait mignon. Les nouvelles sont : la principale, mademoiselle Gouteyron, les infirmières, mesdemoiselles Henry, Martin, Cardinal, Rouhaud.
Cet après-midi, en faisant une tournée de rapinage, j’ai tout à coup entendu au-dessus de ma tête un sifflement léger qui m’a fait lever le nez. Je n’ai rien vu mais j’ai entendu presque aussitôt un éclatement sec un peu en arrière. Les boches, de nouveau, bombardent Bazoches. Les services sont ouverts. Il y a à peine quelques blessés mais l’attaque est proche.
12 Octobre - Le médecin principal est limogé N° 1 ; tout colonel qu’il est, il a trouvé plus fort qui l’a fait pirouetter. Nous le regrettons tous car c’était un bon chef. Il est remplacé par un autre colon qui crie encore plus fort que lui.
20 Octobre - Ce soir, comme je revenais de ma baraque vide où la consigne m’avait tenue tout le long du jour malgré l’absence de blessés, j’ai vu…
Il faisait très noir et je suivais le chemin de caillebotis qui surnage dans le lac de boue gluante lorsque je vis venir dans l’ombre, en sens inverse, une colonne d’êtres humains. Je m’arrêtais. C’étaient des poilus mais leur attitude était étrange. Ils marchaient en se soutenant l‘un l’autre, hésitants, trébuchants, comme incapables de se conduire. Comme ils approchaient, je vis que beaucoup d’entre eux avaient les yeux bandés et que d’autres tâtaient le chemin avec leur canne comme des aveugles.
Cette colonne descendait vers le quai d’embarquement où, vraisemblablement, les hommes allaient prendre le train. Et il en arrivait encore et toujours, la colonne n’avait plus de fin. J’étais muette de saisissement. Tout à-coup, d’un groupe qui passait devant moi, deux soldats qui se donnaient le bras se trouvèrent brusquement séparés du gros de la troupe et, perdant contact avec leurs camarades, continuèrent leur marche hésitante et incertaine dans une fausse direction. Je bondis vers eux et les rattrapai : « Où allez-vous les enfants ? » Ils s’arrêtèrent tous deux.
— Prendre le train, madame, pour être évacués, me répondit l’un d’eux.
— Mais, vous vous trompez, ce n’est pas par là !
Et, leur prenant la main, je les ramenai doucement vers la bonne voie. « Ah ! gémit l’un d’eux, on est malheureux, on n’y voit plus clair, tous on est aveugles. - Mais qu’est-ce qui est donc arrivé, demandai-je avec effroi, voyant toujours grossir la colonne, ne comprenant pas encore, pourquoi êtes-vous tous aveugles ? On a été gazés, répond sourdement l’homme pendant que sa main se crispe dans la mienne, ah ! les vaches ! je ne sais pas quelle drogue d’enfer il y a là-dedans, mais c’est atroce ! »
Enfin, nous nous y mettons avec ardeur, nous aidant les uns les autres et nous communiquant mutuellement les tuyaux que le hasard nous fait découvrir, et après avoir chipé et rapiné de droite et de gauche, avoir réussi à faire signer, à travers le formidable dédale de bureaux et de contre bureaux, les bons nécessaires à l’alimentation de notre salle de pansement et de notre cuisine, ce qui est encore le plus difficile à obtenir, ça finit par prendre tournure. On a même réussi à peindre quelques salles en blanc, c’est les riches, ça ! La mienne l’est pas !
6 Octobre - Une conférence nous est faite par monsieur Dieulafé sur les terribles effets d’un nouveau genre de gaz envoyé par les allemands et qui brûle, dit-on, toutes les parties du corps qu’il peut aggriper et fait en ce moment énormément de ravages. Il nous a dit les précautions à prendre au cas où de ces gaz seraient envoyés dans l‘ hôpital, ce qui semble peu probable mais qui, en somme, pourrait arriver. Elles sont bien nombreuses ces précautions et je doute qu’avec des malades on puisse jamais arriver à les réaliser. J’espère que nous ne serons pas bombardés par des obus asphyxiants.
De semblables conférences sont faites aux médecins et aux infirmiers. Tout le monde est prévenu et nous commençons, entre nos heures de travail, la confection de petits paquets de bicarbonate dont chaque poilu sera désormais muni. En cas d’atteinte par les gaz, ils doivent faire dissoudre la drogue dans un quart de liquide, se
gargariser avec la moitié et avaler l’autre moitié.
Un service est installé aux éclopés pour recevoir les gazés : il comprend une salle de déshabillage, une salle de douches et une salle avec une installation spéciale pour leur laver les yeux, le nez, la gorge. Tout cela en vue de cette attaque qui semble devoir avoir lieu vers le milieu de ce mois.
L’installation de nos salles est terminée. Les travaux de terrassement continuent. Une autochir, la 19, arrive pour prendre le service des B.A. et comme il n’a pas d’infirmières pour l’hospitalisation, Mme Raoul-Duval part à Paris pour demander du renfort à l’école Edith Cavell. L’aviation allemande est de plus en plus active. Leur Q.G. doit se méfier.
8 Octobre - Le renfort en infirmières arrive : une principale, ronde et large comme une tour et quatre infirmières qui ont l’air très bien. En ce moment la direction vient d’avoir l’idée de remédier au manque de confort de nos baraques et fait remplacer nos couvertures par des portes. C’est un tohu-bohu épouvantable. Avec cela un temps infernal, pluie et vent à outrance, tout à fait un temps d’offensive ; et des nouvelles pensionnaires à caser et à instruire, c’est tout à fait mignon. Les nouvelles sont : la principale, mademoiselle Gouteyron, les infirmières, mesdemoiselles Henry, Martin, Cardinal, Rouhaud.
Cet après-midi, en faisant une tournée de rapinage, j’ai tout à coup entendu au-dessus de ma tête un sifflement léger qui m’a fait lever le nez. Je n’ai rien vu mais j’ai entendu presque aussitôt un éclatement sec un peu en arrière. Les boches, de nouveau, bombardent Bazoches. Les services sont ouverts. Il y a à peine quelques blessés mais l’attaque est proche.
12 Octobre - Le médecin principal est limogé N° 1 ; tout colonel qu’il est, il a trouvé plus fort qui l’a fait pirouetter. Nous le regrettons tous car c’était un bon chef. Il est remplacé par un autre colon qui crie encore plus fort que lui.
20 Octobre - Ce soir, comme je revenais de ma baraque vide où la consigne m’avait tenue tout le long du jour malgré l’absence de blessés, j’ai vu…
Il faisait très noir et je suivais le chemin de caillebotis qui surnage dans le lac de boue gluante lorsque je vis venir dans l’ombre, en sens inverse, une colonne d’êtres humains. Je m’arrêtais. C’étaient des poilus mais leur attitude était étrange. Ils marchaient en se soutenant l‘un l’autre, hésitants, trébuchants, comme incapables de se conduire. Comme ils approchaient, je vis que beaucoup d’entre eux avaient les yeux bandés et que d’autres tâtaient le chemin avec leur canne comme des aveugles.
Cette colonne descendait vers le quai d’embarquement où, vraisemblablement, les hommes allaient prendre le train. Et il en arrivait encore et toujours, la colonne n’avait plus de fin. J’étais muette de saisissement. Tout à-coup, d’un groupe qui passait devant moi, deux soldats qui se donnaient le bras se trouvèrent brusquement séparés du gros de la troupe et, perdant contact avec leurs camarades, continuèrent leur marche hésitante et incertaine dans une fausse direction. Je bondis vers eux et les rattrapai : « Où allez-vous les enfants ? » Ils s’arrêtèrent tous deux.
— Prendre le train, madame, pour être évacués, me répondit l’un d’eux.
— Mais, vous vous trompez, ce n’est pas par là !
Et, leur prenant la main, je les ramenai doucement vers la bonne voie. « Ah ! gémit l’un d’eux, on est malheureux, on n’y voit plus clair, tous on est aveugles. - Mais qu’est-ce qui est donc arrivé, demandai-je avec effroi, voyant toujours grossir la colonne, ne comprenant pas encore, pourquoi êtes-vous tous aveugles ? On a été gazés, répond sourdement l’homme pendant que sa main se crispe dans la mienne, ah ! les vaches ! je ne sais pas quelle drogue d’enfer il y a là-dedans, mais c’est atroce ! »
Ep 11 - Dans la guerre VIII
juillet 2008 journal de
guerre
27
Août - Aujourd’hui a eu lieu l’ouverture de la cantine
que Mme Raoul-Duval, de sa propre initiative et par ses seuls
moyens, avec bien entendu le consentement du médecin-chef, vient
d’installer dans l’HoE. Aujourd’hui on y vend
seulement des journaux mais dans quelques jours elle sera
complètement achalandée et fera, je crois, le bonheur du personnel
et des troupes en cantonnement dans le village.
29 Août - La cantine fonctionne maintenant en entier. C’est une de nos compagnes, mademoiselle Pesqué, qui en prend la direction, moi, j’irai chaque soir pour faire les comptes de la journée. Cela va me faire une occupation de plus, très bien !
Deux autres infirmières de notre équipe sont encore sapées*. Ca ne marchait pas. Bon sang, en faut-il une police pour arriver à réunir à peu près vingt femmes qui se respectent sous le même toit. Deux infirmières sont envoyées par le ministère pour remplacer les deux renvoyées : Mme Leconte, qui sera je crois une très bonne compagne et mademoiselle Vincent qui a été prisonnière pendant deux ans, je crois et qui raconte des histoires terribles. Brrr…
Le ministère permet que pour cet hiver, nous soyons vêtues de « kaki », ce qui sera infiniment plus pratique que le blanc pour les temps de pluie. Nous cousons donc. Nous allons ressembler à des anglaises, comme cela.
Mademoiselle Terroine ayant eu besoin de s’absenter, Mme Lienhart prend pour quelques jours son service de malades, salle 20, qui est assez chargé. Je prends moi la salle 18 en même temps que la 17. Cette salle 18, mon ancienne des D.D. est un drôle de service. En plus des malades légers destinés au dépôt divisionnaire, on y traite et on y garde parfois indéfiniment, des blessés que l’on baptise « suspects ». C’est à dire qu’on les accuse de s’être blessés eux-mêmes. Pour la plupart ils sont parfaitement innocents et j’ai connu là de charmants petits gars. Ils ont tous presque rien et même rien du tout, le travail est donc nul, mais ils jouent aux dames merveilleusement et sont tout heureux d’avoir trouvé quelqu’un facile à rouler car je ne possède aucune espèce de science et je perds, recta, presque à tous les coups. Quand je gagne, c’est qu’ils l’ont fait exprès.
Plusieurs d’entre eux vont chaque matin à la cantine où ils aident au ménage et au transport des marchandises. Ce sont Grignon, Coppeaux et Govin. Ce dernier, un gentil petit gars évadé des pays envahis, incorporé dans l’armée sous un faux nom, m’intéressa si vivement que lorsque, après plusieurs mois de séjour, il quitta l’HoE, je le pris comme filleul et n’eus jamais qu’à me louer des sentiments excessivement délicats et affectueux de cet enfant d’ouvrier qui avait un cœur d’or. J’ai, presque maternellement, beaucoup aimé ce bon petit enfant et sa mort, survenue presque à la fin de la guerre, me fit un immense chagrin.
Il y avait aussi « Le Rat », surnom donné à l’un d’eux et bien donné. Ce grand diable maigre et rigolo, fouinard à l’excès, avait le don de faire rire autour de lui, même quand on en avait le moins envie. Un charmant naturel aussi ! Et enfin l’inénarrable Metton, un bon gars mais naïf au possible à qui l’on aurait fait croire les choses les plus invraisemblables sans qu’il émit l’ombre d’un seul doute et qui fit bien souvent la joie de tous ses camarades.
Au milieu de tous ces grands garçons dont j’étais un peu la petite soeur, je passais quelques journées délicieuses. Même lorsque Mme Lienhart eut repris son service, ils me conservèrent leur affection qui me fut toujours très agréable.
On commence à parler d’une attaque possible dans ce secteur. A mon avis, voilà des choses qui ne devraient guère être connues si longtemps à l’avance par de simples mortels comme nous. En attendant, un régiment au repos est employé dans l’hôpital à creuser des abris et des tranchées, à remplir des sacs de terre qui sont déposés tout autour des baraques de façon à former un mur de préservation. Ca va barder sans doute pour que l’on fasse des préparatifs semblables à une telle distance des lignes. Auraient-ils peur que les boches viennent jusque là. Pour le coup, ça irait plutôt pas très bien car nous ne sommes qu’à cent-vingt-deux kilomètres de Paris. L’aviation allemande est toujours très active et presque chaque soir nous avons des alertes sonnées n°1, avec des canonnades et des fusillades, mais nous ne prenons jamais, Dieu merci !
Une certaine agitation se manifeste dans le secteur, agitation d’artillerie, de patrouilles de reconnaissance. Il arrive quelques blessés à l’hôpital et par suite d’un caprice du médecin-chef du groupe opératoire, tous les arrivants sont envoyés dans la salle où je suis. Cela fait du travail, mais rien de grave.
Des cas plus graves se présentent, on parle de transformer ma salle en salle d’hospitalisation, ce qui nous ferait des blessés à garder et, par conséquent, un service bien plus intéressant. Le caporal est content, moi aussi.
Une agitation fiévreuse a lieu dans tout l’hôpital ; évidemment la nouvelle de l’attaque doit être fondée car on prépare tout pour. On réorganise les B.A. d’une façon merveilleusement confortable au point de vue salle d’opérations, et très potable au point de vue hospitalisation. Des autochirs* arrivent en renfort et les travaux de terrassement se poursuivent avec activité.
2 Octobre - Ma salle pleine de blessés avec pas mal de travail, l’ordre arrive d’avoir à décaniller**. Il faut transporter blessés, matériel et personnel à la salle 4 sur la rangée plus haut et tout de suite n’est-ce pas. Le quartier dans lequel nous nous trouvons est donné à l’autochir 18 qui vient d’arriver en renfort et va y installer son service d’hospitalisation. Crénom d’une pipe, que c’est donc par moments rasoir, le métier militaire. Il faut se mettre à l’œuvre illico. A l’aide de brancards, tout est transporté et casé, un peu n’importe comment. Les malades pas contents, et nous non plus. La soupe est en retard et pour compliquer la situation, un ordre d’évacuation générale arrive pour le lendemain matin. Il faut préparer les papiers, les frusques*** et tout le tremblement. Deux infirmiers, mes deux « bons pères » sont changés. Et moi ?
Moi aussi !… En rentrant pour la soupe, Mme Raoul-Duval nous avise, toutes celles du service transplanté, que nous ne devrons plus y retourner. Nous sommes, de par des ordres supérieurs, mises à la disposition de l’autochir 18 pour assurer son service d’hospitalisation s’il y a lieu. J’obtiens l’autorisation d’y aller le lendemain pour aider à l’évacuation.
Le soir, mes comptes faits, comme je m’achemine vers la salle pour aviser le caporal, un miaulement significatif m’avertit que les avions boches rodent pas loin ; au même moment une furieuse détonation claque sur la gauche, du côté du pont de Fismes. Un peu à droite et nous en tenons.
Je rentre dans ma salle qui est excessivement calme, les hommes dorment et selon l’ordonnance, il n’y a pas de lumière. Je soulève un des stores et je regarde au dehors. La nuit est radieuse, le ciel d’une pureté merveilleuse, semble transparent, les étoiles brillent comme autant de diamants et la lune jette sur l’ensemble des choses sa clarté tour à tour laiteuse ou argentée qui s’accroche aux moindres détails et les fait visibles comme en plein jour. Ce décor est surprenant de calme et cependant la mort plane au-dessus de nous. Le tir de barrage s’est déclenché avec violence et fait un tel bruit que c’est à peine si l’on distingue le bruit des bombes qui doivent heureusement aller s’écraser dans les champs. Une accalmie se produit et tout à coup, dans le silence impressionnant qui suit cette furieuse canonnade, nous percevons le ronronnement sournois de la machine ennemie et une détonation si furieuse qu’elle nous ébranle, si épouvantable qu’elle nous fait frissonner et nous glace, éclate juste en face de nous. Il semblait que c’était presque sur nous mais non, c’est encore le village qui a pris, sûrement. Le tir de barrage reprend, les éclats dégringolent sur notre fragile toiture, c’est un sabbat infernal. L’un des poilus se retourne dans son lit et dit rageusement : « pas fini de nous faire ch…, ces salauds-là, pas moyen de dormir dans c’te piaule ! ».
Le tir s’espace, s’atténue, s’éteint. C’est fini pour ce soir. Dans le calme revenu, sous la lune claire qui n’a pas bougé, il semble que du côté du village, on perçoive des cris, des appels !
3 Octobre - Les bombes sont bien tombées sur le village, sur une maison que nous connaissons bien. Un homme mobilisé à l’intérieur et actuellement en permission, sa femme, ont été très grièvement blessés, peut-être mortellement. Son père, sa mère et ses deux bébés ont été tués ; ils étaient tous dans la cave. Une vieille grand’mère et un officier logés chez eux et qui n’ont pas voulu quitter leur chambre, n’ont rien eu. La guerre a de terribles hasards.
Nous avons été présentées ce matin à notre nouveau chef, le médecin-major Launay, médecin de l’autochir 1. L’accueil a été cordial. Le travail a été distribué de suite.
Il y aura deux salles d’hospitalisation, la 17 (mon ancienne) que prend Marthe Michaudet et la 22 pour mademoiselle Germain, et trois d’évacuation, la 16 pour Elena Michaudet, la 18 pour moi et la 20 pour mademoiselle Terroine. Toutes ces salles ont été complètement vidées de matériel et les petites installations pratiques que chacun organise généralement dans son service ont disparu, les anciens occupants, rageurs et furieux de céder la place, ont tout enlevé. Il ne reste absolument que les fers de lits. C’est une installation complète à refaire. Heureusement on ne nous taxe pas le temps. L’offensive, dont on parle pourtant sans cesse, semble reculer tous les jours et on finit par se demander si ce n’est pas un faux bruit. L’autochir commence son installation sur l’emplacement de la baraque 19 et nous nous mettons au travail pour réaliser le changement de nos « hangars » en salles d’hôpital aussi confortables que possible.
29 Août - La cantine fonctionne maintenant en entier. C’est une de nos compagnes, mademoiselle Pesqué, qui en prend la direction, moi, j’irai chaque soir pour faire les comptes de la journée. Cela va me faire une occupation de plus, très bien !
Deux autres infirmières de notre équipe sont encore sapées*. Ca ne marchait pas. Bon sang, en faut-il une police pour arriver à réunir à peu près vingt femmes qui se respectent sous le même toit. Deux infirmières sont envoyées par le ministère pour remplacer les deux renvoyées : Mme Leconte, qui sera je crois une très bonne compagne et mademoiselle Vincent qui a été prisonnière pendant deux ans, je crois et qui raconte des histoires terribles. Brrr…
Le ministère permet que pour cet hiver, nous soyons vêtues de « kaki », ce qui sera infiniment plus pratique que le blanc pour les temps de pluie. Nous cousons donc. Nous allons ressembler à des anglaises, comme cela.
Mademoiselle Terroine ayant eu besoin de s’absenter, Mme Lienhart prend pour quelques jours son service de malades, salle 20, qui est assez chargé. Je prends moi la salle 18 en même temps que la 17. Cette salle 18, mon ancienne des D.D. est un drôle de service. En plus des malades légers destinés au dépôt divisionnaire, on y traite et on y garde parfois indéfiniment, des blessés que l’on baptise « suspects ». C’est à dire qu’on les accuse de s’être blessés eux-mêmes. Pour la plupart ils sont parfaitement innocents et j’ai connu là de charmants petits gars. Ils ont tous presque rien et même rien du tout, le travail est donc nul, mais ils jouent aux dames merveilleusement et sont tout heureux d’avoir trouvé quelqu’un facile à rouler car je ne possède aucune espèce de science et je perds, recta, presque à tous les coups. Quand je gagne, c’est qu’ils l’ont fait exprès.
Plusieurs d’entre eux vont chaque matin à la cantine où ils aident au ménage et au transport des marchandises. Ce sont Grignon, Coppeaux et Govin. Ce dernier, un gentil petit gars évadé des pays envahis, incorporé dans l’armée sous un faux nom, m’intéressa si vivement que lorsque, après plusieurs mois de séjour, il quitta l’HoE, je le pris comme filleul et n’eus jamais qu’à me louer des sentiments excessivement délicats et affectueux de cet enfant d’ouvrier qui avait un cœur d’or. J’ai, presque maternellement, beaucoup aimé ce bon petit enfant et sa mort, survenue presque à la fin de la guerre, me fit un immense chagrin.
Il y avait aussi « Le Rat », surnom donné à l’un d’eux et bien donné. Ce grand diable maigre et rigolo, fouinard à l’excès, avait le don de faire rire autour de lui, même quand on en avait le moins envie. Un charmant naturel aussi ! Et enfin l’inénarrable Metton, un bon gars mais naïf au possible à qui l’on aurait fait croire les choses les plus invraisemblables sans qu’il émit l’ombre d’un seul doute et qui fit bien souvent la joie de tous ses camarades.
Au milieu de tous ces grands garçons dont j’étais un peu la petite soeur, je passais quelques journées délicieuses. Même lorsque Mme Lienhart eut repris son service, ils me conservèrent leur affection qui me fut toujours très agréable.
On commence à parler d’une attaque possible dans ce secteur. A mon avis, voilà des choses qui ne devraient guère être connues si longtemps à l’avance par de simples mortels comme nous. En attendant, un régiment au repos est employé dans l’hôpital à creuser des abris et des tranchées, à remplir des sacs de terre qui sont déposés tout autour des baraques de façon à former un mur de préservation. Ca va barder sans doute pour que l’on fasse des préparatifs semblables à une telle distance des lignes. Auraient-ils peur que les boches viennent jusque là. Pour le coup, ça irait plutôt pas très bien car nous ne sommes qu’à cent-vingt-deux kilomètres de Paris. L’aviation allemande est toujours très active et presque chaque soir nous avons des alertes sonnées n°1, avec des canonnades et des fusillades, mais nous ne prenons jamais, Dieu merci !
Une certaine agitation se manifeste dans le secteur, agitation d’artillerie, de patrouilles de reconnaissance. Il arrive quelques blessés à l’hôpital et par suite d’un caprice du médecin-chef du groupe opératoire, tous les arrivants sont envoyés dans la salle où je suis. Cela fait du travail, mais rien de grave.
Des cas plus graves se présentent, on parle de transformer ma salle en salle d’hospitalisation, ce qui nous ferait des blessés à garder et, par conséquent, un service bien plus intéressant. Le caporal est content, moi aussi.
Une agitation fiévreuse a lieu dans tout l’hôpital ; évidemment la nouvelle de l’attaque doit être fondée car on prépare tout pour. On réorganise les B.A. d’une façon merveilleusement confortable au point de vue salle d’opérations, et très potable au point de vue hospitalisation. Des autochirs* arrivent en renfort et les travaux de terrassement se poursuivent avec activité.
2 Octobre - Ma salle pleine de blessés avec pas mal de travail, l’ordre arrive d’avoir à décaniller**. Il faut transporter blessés, matériel et personnel à la salle 4 sur la rangée plus haut et tout de suite n’est-ce pas. Le quartier dans lequel nous nous trouvons est donné à l’autochir 18 qui vient d’arriver en renfort et va y installer son service d’hospitalisation. Crénom d’une pipe, que c’est donc par moments rasoir, le métier militaire. Il faut se mettre à l’œuvre illico. A l’aide de brancards, tout est transporté et casé, un peu n’importe comment. Les malades pas contents, et nous non plus. La soupe est en retard et pour compliquer la situation, un ordre d’évacuation générale arrive pour le lendemain matin. Il faut préparer les papiers, les frusques*** et tout le tremblement. Deux infirmiers, mes deux « bons pères » sont changés. Et moi ?
Moi aussi !… En rentrant pour la soupe, Mme Raoul-Duval nous avise, toutes celles du service transplanté, que nous ne devrons plus y retourner. Nous sommes, de par des ordres supérieurs, mises à la disposition de l’autochir 18 pour assurer son service d’hospitalisation s’il y a lieu. J’obtiens l’autorisation d’y aller le lendemain pour aider à l’évacuation.
Le soir, mes comptes faits, comme je m’achemine vers la salle pour aviser le caporal, un miaulement significatif m’avertit que les avions boches rodent pas loin ; au même moment une furieuse détonation claque sur la gauche, du côté du pont de Fismes. Un peu à droite et nous en tenons.
Je rentre dans ma salle qui est excessivement calme, les hommes dorment et selon l’ordonnance, il n’y a pas de lumière. Je soulève un des stores et je regarde au dehors. La nuit est radieuse, le ciel d’une pureté merveilleuse, semble transparent, les étoiles brillent comme autant de diamants et la lune jette sur l’ensemble des choses sa clarté tour à tour laiteuse ou argentée qui s’accroche aux moindres détails et les fait visibles comme en plein jour. Ce décor est surprenant de calme et cependant la mort plane au-dessus de nous. Le tir de barrage s’est déclenché avec violence et fait un tel bruit que c’est à peine si l’on distingue le bruit des bombes qui doivent heureusement aller s’écraser dans les champs. Une accalmie se produit et tout à coup, dans le silence impressionnant qui suit cette furieuse canonnade, nous percevons le ronronnement sournois de la machine ennemie et une détonation si furieuse qu’elle nous ébranle, si épouvantable qu’elle nous fait frissonner et nous glace, éclate juste en face de nous. Il semblait que c’était presque sur nous mais non, c’est encore le village qui a pris, sûrement. Le tir de barrage reprend, les éclats dégringolent sur notre fragile toiture, c’est un sabbat infernal. L’un des poilus se retourne dans son lit et dit rageusement : « pas fini de nous faire ch…, ces salauds-là, pas moyen de dormir dans c’te piaule ! ».
Le tir s’espace, s’atténue, s’éteint. C’est fini pour ce soir. Dans le calme revenu, sous la lune claire qui n’a pas bougé, il semble que du côté du village, on perçoive des cris, des appels !
3 Octobre - Les bombes sont bien tombées sur le village, sur une maison que nous connaissons bien. Un homme mobilisé à l’intérieur et actuellement en permission, sa femme, ont été très grièvement blessés, peut-être mortellement. Son père, sa mère et ses deux bébés ont été tués ; ils étaient tous dans la cave. Une vieille grand’mère et un officier logés chez eux et qui n’ont pas voulu quitter leur chambre, n’ont rien eu. La guerre a de terribles hasards.
Nous avons été présentées ce matin à notre nouveau chef, le médecin-major Launay, médecin de l’autochir 1. L’accueil a été cordial. Le travail a été distribué de suite.
Il y aura deux salles d’hospitalisation, la 17 (mon ancienne) que prend Marthe Michaudet et la 22 pour mademoiselle Germain, et trois d’évacuation, la 16 pour Elena Michaudet, la 18 pour moi et la 20 pour mademoiselle Terroine. Toutes ces salles ont été complètement vidées de matériel et les petites installations pratiques que chacun organise généralement dans son service ont disparu, les anciens occupants, rageurs et furieux de céder la place, ont tout enlevé. Il ne reste absolument que les fers de lits. C’est une installation complète à refaire. Heureusement on ne nous taxe pas le temps. L’offensive, dont on parle pourtant sans cesse, semble reculer tous les jours et on finit par se demander si ce n’est pas un faux bruit. L’autochir commence son installation sur l’emplacement de la baraque 19 et nous nous mettons au travail pour réaliser le changement de nos « hangars » en salles d’hôpital aussi confortables que possible.
Ep 10 - Dans la guerre VII
juin 2008 journal de
guerre
Je
reviens de perm par une nuit claire au possible. Depuis
La-Ferté-Milon où l’on éteint la lumière, nous voyons dans le
ciel et de tous les côtés, d’innombrables fusées qui brillent
et s’éteignent, aussitôt remplacées par d’autres. Les
poilus qui sont dans le train disent :
« Les boches se promènent ! ». Et tout le monde scrute le ciel noir, essayant de distinguer quelque chose.
Mais, bernique ! il n’y a rien à faire. Le train file le plus silencieusement possible et, dans les gares, juste les feux indispensables et pas de bruit. Au cours d’un arrêt, un poilu qui écoute de toutes ses oreilles dit : « Nous sommes suivis par un fritz !! ». Cette déclaration fait sensation, tous nous écoutons dans un profond recueillement.
Il nous semble en effet percevoir le ronronnement féroce de la machine boche. Mais le train repart et continue sa course silencieuse.
A minuit, je débarque toute seule, ma foi, à Mont-Notre-Dame ; j’assure ma musette sur mon épaule et d’un pas délibéré, je me dirige vers l’HoE dont j’aperçois dans la nuit la masse importante.
Evidemment, y’a du boche dans l’air, car les fusées continuent de plus belle, trois projecteurs balaient le ciel en tous sens et, comme j’atteins la première baraque, un miaulement significatif, suivi d’un éclatement sec, se fait entendre en avant dans la direction de Braine ; il est suivi d’un barrage copieux et cette satanée mitrailleuse en arrière se met de la partie ! Quelle réception, mes aïeux ! Je rentre ma tête dans les épaules et continue mon chemin en pensant : « pourvu que ces abrutis de boches ne lâchent pas une dragée juste sur ma petite personne. Il y aurait de quoi l’anéantir et nul ne saurait ce qu’elle est devenue ! » Tout à coup, je m’arrête net en face des ruines de mon service qui s’étalent sur le bord de la route blanche. Dans la nuit, je distingue confusément des tas de matériaux et comme j’avais entendu parler souvent d’un départ et que j’ignorais le bombardement du 12 Juillet, je pense aussitôt que nous plions bagage pour aller ailleurs et que j’arrive juste à point pour procéder au déménagement.
Comme le tintamarre au-dessus de moi continue de plus belle et que j’entends siffler trois ou quatre culots d’obus qui retombent en douce, je me dirige vers notre
« abri » de carton goudronné. Comme j’ouvre la porte, j’entends le bruit d’une fuite éperdue au dedans. Je pénètre très doucement, croyant tout le monde endormi. J’ai à peine fait trois pas que je vois poindre par la jointure d’une couverture, une tête casquée aux yeux ahuris et je reconnais la mère Lienhart. Comme au même moment les boches envoient une bourrade*, la tête est rentrée aussitôt en vitesse. Puis elle ressort, suivie bientôt dans tous les coins de quantité d’autres têtes. On se reconnaît ! Ah, c’est toi ! entre ici ! Malgré les boches, on s’embrasse et me voici assise sur un lit. Qu’on te raconte, tu ne sais pas ! Ah ! Ils en ont fait de belles… (violente détonation tout près, arrêt dans le récit !). L’effroi passé, on me colle un casque sur la tête.
— D’abord, mets ça parce que tu sais… Ah, les cochons !
— Laisse donc, dis-je, un peu de plomb dans les méninges ne me ferait pas mal du tout.
Suit un récit entrecoupé de l’événement du 12 avec des détails à n’en plus finir et cette conclusion jetée par Mme Lienhart : « On y mourra tous ici. » Doucement, doucement, c’est pas pour ça qu’on est venues, il s’agit au contraire d’en tirer ses os et cela n’est pas difficile car les clampins tirent bien mal. Comme pour me donner tort, un craquement formidable tout près, nous fait baisser la tête. Mais ce n’est pas encore pour nous, ça s’est perdu dans un champ. Peu à peu, le tapage diminue, les boches sont passés, dans quelques heures ils repasseront mais j’espère que je dormirai. J’ai compris maintenant pourquoi mes baraques étaient déglinguées ! Ah ! les bandits. Je m’endors lourdement car je suis bien lasse et je ne les ai plus entendus.
Le lendemain, je fais une petite tournée d’inspection dans l’hôpital. Je trouve des tas de choses nouvelles. Chaque fois que l’on s’absente, cela arrive. Je fais visite à notre petite chapelle que j’aime tout plein et je vais jusqu’au cimetière où je me plais. Il est si calme et si reposant. Toutes ces petites tombes uniformes avec leur entourage de bois, leur petite croix noire où s’inscrit le nom du pauvre soldat, le numéro de son régiment avec, cent fois répétée et toujours la même, cette phrase que l’on retrouve partout dans le Nord et l’Est de notre pays et qui en dit si long « Mort pour la France ». Combien de ces pauvres enfants ont emporté avec eux le bonheur d’une famille entière ! Combien auraient voulu vivre et sont là, couchés pour toujours ! La cocarde du souvenir est attachée à chaque croix et bruit doucement au vent du soir tandis que le soleil couchant accroche à chacune d’elles un de ses rayons mourants. Notre pensée vole vers l’infini, vers la vie nouvelle où ils sont entrés.
Le travail en ce moment dans l’hôpital est presque nul. Les services sont répartis, moi je n’ai pas d’ouvrage. Je commence une vie oisive que je meuble de mon mieux. C’est là l’ennuyeux des hôpitaux du front. Nous avons des périodes de travail fou où l’on ne peut arriver à tout faire, puis ensuite d’autres périodes où il faut attendre et rester inactif.
Les avions allemands continuent à nous faire des sarabandes nocturnes mais nous finissons par nous y habituer. D’ailleurs, il est inutile de s’émouvoir, attendu qu’il n’y a aucune espèce d’abri et qu’il faut rester à son poste, même si vous êtes au repos et que ce poste soit votre lit.
A midi tapant, par un soleil resplendissant, juste comme le clairon jetait joyeusement dans l’air les notes claires de l’appel à la soupe, une détonation furieuse claqua juste en face de nous, en plein sur le village. Deux autres détonations aussi violentes que la première vinrent aussitôt la renforcer toujours dans la même direction, puis plus rien. C’est un avion allemand qui vient de bombarder le village qui n’a pourtant pas grande importance stratégique. Les habitants affolés se sont faufilés dans les caves et les carrières, mais l’alerte n’a pas eu de suite, l’oiseau ennemi a jugé que, pour cette fois, c’était suffisant et remontant rapidement, il a disparu dans les nuages de toute la vitesse de son moteur. Notre Fabalou qui était au village en revient, terrorisée. Un homme a été tué dans la cour de sa maison.
Nous allons à Fère-en-Tardenois, chez le dentiste. Cela fait une distraction, mais ce qui m’amuse le plus, ce sont les retours que l’on fait généralement en camion automobile. Ces camions, c’est un vrai poème. Comme la pluie s’est mise de la partie, lorsque notre énorme machine bondit sur la route ravinée, défoncée et aux ornières pleines d’eau, si par hasard quelque malheureux piéton se trouve à proximité, il est arrosé de boue… Et comment, le malheureux ! Et puis cela fait un tel potin qu’il est impossible de s’entendre et cela me fait rire. Si je n’étais pas infirmière, je voudrais être chauffeur ; le conducteur à qui je fais cette confidence m’assure qu’il me céderait bien volontiers le volant. Ma joie l’amuse et je crois qu’il va plus vite à cause de ça, c’est toujours les piétons qui prennent.
J’ai une salle, la 17. Ce matin il y a eu une arrivée de blessés, un coup de main et l’on a rouvert la salle qui était fermée depuis quelques semaines ; comme l’infirmière qui s’en occupait s’est cassé le bras, je suis désignée pour la remplacer. Elle est ouverte pour servir de salle d’attente précédant l’opération. Elle reste ouverte une matinée puis elle est refermée. De nouveau, j’attends.
Mme Raoul-Duval part en permission pour régler les derniers préparatifs relatifs à une cantine* qu’elle veut ouvrir dans l’HoE, ce qui est une très bonne idée. Fabal l’accompagne, mademoiselle Germain la remplace.
Ce matin à 5 heures, nous sommes tirés de notre sommeil par une détonation vociférante suivie aussitôt d’une autre, puis d’une autre encore. C’est un avion qui a de nouveau tiré sur le village. Les mitrailleuses et le 75 lui servent un barrage au travers duquel il a passé, bien sûr. Cette fois les bombes sont tombées un peu en arrière du village sur le cantonnement du train qui se trouve sur le versant de la colline opposé à celui que nous voyons. Cinq soldats ont été amochés, dont trois tués. Les chevaux ont pris aussi. Ma salle 17 est de nouveau ouverte, cette fois-ci pour rester ; elle devient salle d’évacuation pour B.C. Toutefois comme en ce moment le secteur est très calme et qu’aucune action d’infanterie n’a lieu, nous n’avons relativement que peu de blessés. Seule l’artillerie s’agite assez fréquemment et sert parfois des tirs de barrage qui nous font trembler, bien que nous soyons au moins à quinze kilomètres des lignes. Lorsque le tir a été fourni par les boches, nous avons des blessés qui, en général, sont évacués 48 heures après leur entrée, le service d’évacuation marchant très bien en ces temps calmes. Et puis, il y a les coups de main, les reconnaissances qui parfois nous amènent quelques éclopés. Parfois aussi, nous restons des semaines entières sans voir l’ombre d’un blessé.
Je prends donc cette salle 17 avec pour infirmier major, un caporal du nom de Boulez qui est peut-être un charmant garçon mais qui, pour le moment, vient d’avoir un différend assez sérieux avec une infirmière et comme les majors, naturellement, ont donné raison à l’infirmière en question, il est furieux contre elle en particulier et contre toutes les infirmières en général. Il ne peut plus les encaisser et toute la journée, il déblatère furieusement contre elles. C’est bien là ma veine ! Il fallait que ça m’arrive à moi, ça. La vie, les premiers jours n’est pas commode, je laisse calmement passer ce flot de colère qui s’apaisera de lui-même et de toutes mes forces, je m’applique à lui prouver que tout le monde ne se ressemble pas sur la terre et qu’il peut tout de même, dans cette corporation qui, hélas, n’est pas très prisée, et cela par sa faute, qu’il peut y avoir des membres pas encore gangrenés. Je fais abdication complète de mon rôle et, au risque de lui paraître une ânesse parachevée, je lui laisse la direction et l’initiative en tout. Il est d’ailleurs très capable et amateur de chirurgie que moi je déteste. Donc, il dirige avec fureur et moi je viens par derrière sans rien dire, à la grande satisfaction des deux infirmiers, deux bons vieux ecclésiastiques, Mrs Balet et Lagrange dont j’ai gardé le plus délicieux souvenir et qui avaient certainement peur que nous nous rossions, l’infirmier et moi.
Au bout d’une semaine de cette vie un peu pas drôle, le caporal commence à me regarder un peu moins furieusement et pense que peut-être il pourrait s’entendre avec moi. A partir de ce moment, nous fûmes les meilleurs camarades du monde et là encore, je passai plus d’un mois dont je me souviens avec plaisir. Lorsqu’il n’y avait pas de blessés, nous faisions du jardinage ou bien des cours de cuisine dans lesquels nous étions très versés, ou bien encore des devinettes, sport cher au caporal et où, du reste, il excellait.
Monsieur Balet entreprit même au cours de nos heures de loisir de me donner des leçons de latin ; j’acceptai et, en échange, il fut convenu que je lui donnerai des leçons d’argot. L’effet fut tel qu’on pouvait s’y attendre : je ne fis aucune espèce de progrès en latin, mon esprit rebelle refusant de s’assimiler les terribles déclinaisons de cette science ; par contre, le bon père Balet, et même monsieur Lagrange qui assistait parfois aux leçons, firent de tels progrès en argot qu’ils en surent bientôt autant que moi et qu’il fallut que le caporal prit la direction des cours car il était plus calé encore que moi sous ce rapport. Cela nous fit rire bien souvent.
Monsieur Lagrange qui ignorait totalement au début ce que c’était qu’une « thune* » aurait pu, à la fin de ses classes, en remontrer à beaucoup. C’est aussi avec eux que je pris quelques cours d’astronomie, le soir lorsque je revenais faire ma tournée vers 9 heures. J’appris le nom de beaucoup d’étoiles, mais je ne les ai pas retenus.
« Les boches se promènent ! ». Et tout le monde scrute le ciel noir, essayant de distinguer quelque chose.
Mais, bernique ! il n’y a rien à faire. Le train file le plus silencieusement possible et, dans les gares, juste les feux indispensables et pas de bruit. Au cours d’un arrêt, un poilu qui écoute de toutes ses oreilles dit : « Nous sommes suivis par un fritz !! ». Cette déclaration fait sensation, tous nous écoutons dans un profond recueillement.
Il nous semble en effet percevoir le ronronnement féroce de la machine boche. Mais le train repart et continue sa course silencieuse.
A minuit, je débarque toute seule, ma foi, à Mont-Notre-Dame ; j’assure ma musette sur mon épaule et d’un pas délibéré, je me dirige vers l’HoE dont j’aperçois dans la nuit la masse importante.
Evidemment, y’a du boche dans l’air, car les fusées continuent de plus belle, trois projecteurs balaient le ciel en tous sens et, comme j’atteins la première baraque, un miaulement significatif, suivi d’un éclatement sec, se fait entendre en avant dans la direction de Braine ; il est suivi d’un barrage copieux et cette satanée mitrailleuse en arrière se met de la partie ! Quelle réception, mes aïeux ! Je rentre ma tête dans les épaules et continue mon chemin en pensant : « pourvu que ces abrutis de boches ne lâchent pas une dragée juste sur ma petite personne. Il y aurait de quoi l’anéantir et nul ne saurait ce qu’elle est devenue ! » Tout à coup, je m’arrête net en face des ruines de mon service qui s’étalent sur le bord de la route blanche. Dans la nuit, je distingue confusément des tas de matériaux et comme j’avais entendu parler souvent d’un départ et que j’ignorais le bombardement du 12 Juillet, je pense aussitôt que nous plions bagage pour aller ailleurs et que j’arrive juste à point pour procéder au déménagement.
Comme le tintamarre au-dessus de moi continue de plus belle et que j’entends siffler trois ou quatre culots d’obus qui retombent en douce, je me dirige vers notre
« abri » de carton goudronné. Comme j’ouvre la porte, j’entends le bruit d’une fuite éperdue au dedans. Je pénètre très doucement, croyant tout le monde endormi. J’ai à peine fait trois pas que je vois poindre par la jointure d’une couverture, une tête casquée aux yeux ahuris et je reconnais la mère Lienhart. Comme au même moment les boches envoient une bourrade*, la tête est rentrée aussitôt en vitesse. Puis elle ressort, suivie bientôt dans tous les coins de quantité d’autres têtes. On se reconnaît ! Ah, c’est toi ! entre ici ! Malgré les boches, on s’embrasse et me voici assise sur un lit. Qu’on te raconte, tu ne sais pas ! Ah ! Ils en ont fait de belles… (violente détonation tout près, arrêt dans le récit !). L’effroi passé, on me colle un casque sur la tête.
— D’abord, mets ça parce que tu sais… Ah, les cochons !
— Laisse donc, dis-je, un peu de plomb dans les méninges ne me ferait pas mal du tout.
Suit un récit entrecoupé de l’événement du 12 avec des détails à n’en plus finir et cette conclusion jetée par Mme Lienhart : « On y mourra tous ici. » Doucement, doucement, c’est pas pour ça qu’on est venues, il s’agit au contraire d’en tirer ses os et cela n’est pas difficile car les clampins tirent bien mal. Comme pour me donner tort, un craquement formidable tout près, nous fait baisser la tête. Mais ce n’est pas encore pour nous, ça s’est perdu dans un champ. Peu à peu, le tapage diminue, les boches sont passés, dans quelques heures ils repasseront mais j’espère que je dormirai. J’ai compris maintenant pourquoi mes baraques étaient déglinguées ! Ah ! les bandits. Je m’endors lourdement car je suis bien lasse et je ne les ai plus entendus.
Le lendemain, je fais une petite tournée d’inspection dans l’hôpital. Je trouve des tas de choses nouvelles. Chaque fois que l’on s’absente, cela arrive. Je fais visite à notre petite chapelle que j’aime tout plein et je vais jusqu’au cimetière où je me plais. Il est si calme et si reposant. Toutes ces petites tombes uniformes avec leur entourage de bois, leur petite croix noire où s’inscrit le nom du pauvre soldat, le numéro de son régiment avec, cent fois répétée et toujours la même, cette phrase que l’on retrouve partout dans le Nord et l’Est de notre pays et qui en dit si long « Mort pour la France ». Combien de ces pauvres enfants ont emporté avec eux le bonheur d’une famille entière ! Combien auraient voulu vivre et sont là, couchés pour toujours ! La cocarde du souvenir est attachée à chaque croix et bruit doucement au vent du soir tandis que le soleil couchant accroche à chacune d’elles un de ses rayons mourants. Notre pensée vole vers l’infini, vers la vie nouvelle où ils sont entrés.
Le travail en ce moment dans l’hôpital est presque nul. Les services sont répartis, moi je n’ai pas d’ouvrage. Je commence une vie oisive que je meuble de mon mieux. C’est là l’ennuyeux des hôpitaux du front. Nous avons des périodes de travail fou où l’on ne peut arriver à tout faire, puis ensuite d’autres périodes où il faut attendre et rester inactif.
Les avions allemands continuent à nous faire des sarabandes nocturnes mais nous finissons par nous y habituer. D’ailleurs, il est inutile de s’émouvoir, attendu qu’il n’y a aucune espèce d’abri et qu’il faut rester à son poste, même si vous êtes au repos et que ce poste soit votre lit.
A midi tapant, par un soleil resplendissant, juste comme le clairon jetait joyeusement dans l’air les notes claires de l’appel à la soupe, une détonation furieuse claqua juste en face de nous, en plein sur le village. Deux autres détonations aussi violentes que la première vinrent aussitôt la renforcer toujours dans la même direction, puis plus rien. C’est un avion allemand qui vient de bombarder le village qui n’a pourtant pas grande importance stratégique. Les habitants affolés se sont faufilés dans les caves et les carrières, mais l’alerte n’a pas eu de suite, l’oiseau ennemi a jugé que, pour cette fois, c’était suffisant et remontant rapidement, il a disparu dans les nuages de toute la vitesse de son moteur. Notre Fabalou qui était au village en revient, terrorisée. Un homme a été tué dans la cour de sa maison.
Nous allons à Fère-en-Tardenois, chez le dentiste. Cela fait une distraction, mais ce qui m’amuse le plus, ce sont les retours que l’on fait généralement en camion automobile. Ces camions, c’est un vrai poème. Comme la pluie s’est mise de la partie, lorsque notre énorme machine bondit sur la route ravinée, défoncée et aux ornières pleines d’eau, si par hasard quelque malheureux piéton se trouve à proximité, il est arrosé de boue… Et comment, le malheureux ! Et puis cela fait un tel potin qu’il est impossible de s’entendre et cela me fait rire. Si je n’étais pas infirmière, je voudrais être chauffeur ; le conducteur à qui je fais cette confidence m’assure qu’il me céderait bien volontiers le volant. Ma joie l’amuse et je crois qu’il va plus vite à cause de ça, c’est toujours les piétons qui prennent.
J’ai une salle, la 17. Ce matin il y a eu une arrivée de blessés, un coup de main et l’on a rouvert la salle qui était fermée depuis quelques semaines ; comme l’infirmière qui s’en occupait s’est cassé le bras, je suis désignée pour la remplacer. Elle est ouverte pour servir de salle d’attente précédant l’opération. Elle reste ouverte une matinée puis elle est refermée. De nouveau, j’attends.
Mme Raoul-Duval part en permission pour régler les derniers préparatifs relatifs à une cantine* qu’elle veut ouvrir dans l’HoE, ce qui est une très bonne idée. Fabal l’accompagne, mademoiselle Germain la remplace.
Ce matin à 5 heures, nous sommes tirés de notre sommeil par une détonation vociférante suivie aussitôt d’une autre, puis d’une autre encore. C’est un avion qui a de nouveau tiré sur le village. Les mitrailleuses et le 75 lui servent un barrage au travers duquel il a passé, bien sûr. Cette fois les bombes sont tombées un peu en arrière du village sur le cantonnement du train qui se trouve sur le versant de la colline opposé à celui que nous voyons. Cinq soldats ont été amochés, dont trois tués. Les chevaux ont pris aussi. Ma salle 17 est de nouveau ouverte, cette fois-ci pour rester ; elle devient salle d’évacuation pour B.C. Toutefois comme en ce moment le secteur est très calme et qu’aucune action d’infanterie n’a lieu, nous n’avons relativement que peu de blessés. Seule l’artillerie s’agite assez fréquemment et sert parfois des tirs de barrage qui nous font trembler, bien que nous soyons au moins à quinze kilomètres des lignes. Lorsque le tir a été fourni par les boches, nous avons des blessés qui, en général, sont évacués 48 heures après leur entrée, le service d’évacuation marchant très bien en ces temps calmes. Et puis, il y a les coups de main, les reconnaissances qui parfois nous amènent quelques éclopés. Parfois aussi, nous restons des semaines entières sans voir l’ombre d’un blessé.
Je prends donc cette salle 17 avec pour infirmier major, un caporal du nom de Boulez qui est peut-être un charmant garçon mais qui, pour le moment, vient d’avoir un différend assez sérieux avec une infirmière et comme les majors, naturellement, ont donné raison à l’infirmière en question, il est furieux contre elle en particulier et contre toutes les infirmières en général. Il ne peut plus les encaisser et toute la journée, il déblatère furieusement contre elles. C’est bien là ma veine ! Il fallait que ça m’arrive à moi, ça. La vie, les premiers jours n’est pas commode, je laisse calmement passer ce flot de colère qui s’apaisera de lui-même et de toutes mes forces, je m’applique à lui prouver que tout le monde ne se ressemble pas sur la terre et qu’il peut tout de même, dans cette corporation qui, hélas, n’est pas très prisée, et cela par sa faute, qu’il peut y avoir des membres pas encore gangrenés. Je fais abdication complète de mon rôle et, au risque de lui paraître une ânesse parachevée, je lui laisse la direction et l’initiative en tout. Il est d’ailleurs très capable et amateur de chirurgie que moi je déteste. Donc, il dirige avec fureur et moi je viens par derrière sans rien dire, à la grande satisfaction des deux infirmiers, deux bons vieux ecclésiastiques, Mrs Balet et Lagrange dont j’ai gardé le plus délicieux souvenir et qui avaient certainement peur que nous nous rossions, l’infirmier et moi.
Au bout d’une semaine de cette vie un peu pas drôle, le caporal commence à me regarder un peu moins furieusement et pense que peut-être il pourrait s’entendre avec moi. A partir de ce moment, nous fûmes les meilleurs camarades du monde et là encore, je passai plus d’un mois dont je me souviens avec plaisir. Lorsqu’il n’y avait pas de blessés, nous faisions du jardinage ou bien des cours de cuisine dans lesquels nous étions très versés, ou bien encore des devinettes, sport cher au caporal et où, du reste, il excellait.
Monsieur Balet entreprit même au cours de nos heures de loisir de me donner des leçons de latin ; j’acceptai et, en échange, il fut convenu que je lui donnerai des leçons d’argot. L’effet fut tel qu’on pouvait s’y attendre : je ne fis aucune espèce de progrès en latin, mon esprit rebelle refusant de s’assimiler les terribles déclinaisons de cette science ; par contre, le bon père Balet, et même monsieur Lagrange qui assistait parfois aux leçons, firent de tels progrès en argot qu’ils en surent bientôt autant que moi et qu’il fallut que le caporal prit la direction des cours car il était plus calé encore que moi sous ce rapport. Cela nous fit rire bien souvent.
Monsieur Lagrange qui ignorait totalement au début ce que c’était qu’une « thune* » aurait pu, à la fin de ses classes, en remontrer à beaucoup. C’est aussi avec eux que je pris quelques cours d’astronomie, le soir lorsque je revenais faire ma tournée vers 9 heures. J’appris le nom de beaucoup d’étoiles, mais je ne les ai pas retenus.
Ep 9 - Dans la guerre VI
mai 2008 journal de
guerre
2
Juin - La mère Lienhart part en permission avec une profusion de
musettes, de bidons et tout le bazar et des histoires plein son
sac. Ah ! les gens de Marennes vont en avoir plein la vue.
Tout le monde part, moi-même je vais me décider aussi.
4 Juin - J’ai encore ri comme une possédée ! Cette nuit, il y a eu une alerte aux gaz avec quelques bombes bien sonnées. Quand l’alerte a été donnée, de suite on a crié « vos masques ! », mais avec moi, ça ne mord plus, je sais ce que valent ces alertes à la manque. Seulement, mademoiselle Germain qui partait en permission le lendemain, avait fourré son masque dans son barda pour le mettre à l’arrivée et terrifier sa bonne ! Mais pour le coup, elle était attrapée. Vite, vite, elle arrive chez moi, il n’y a pas de lumière, les avions ronronnent au-dessus d’une façon tout à fait rassurante, elle essaie de dénouer la ficelle, y’a pas mèche et je vois encore une autre de nos compagnes arrivant à la course, en pyjama, casque en tête, brandissant une lampe tempête. A grand peine le masque est découverte et mis en place. Et je ris, et je me fais ramasser encore une fois, numéro un.
Je me suis rendormie et ai été réveillée vers 3 heures du matin par une formidable détonation, un avion ennemi, de retour de sa mission de bombardement, avait lâché son dernier pruneau à proximité et dame, ça ne passe pas inentendu !
5 Juin - Un coup de main prononcé par les boches nous envoie aujourd’hui pas mal de blessés, beaucoup des corps coloniaux. Il fait une chaleur tropicale. Nous avons passé notre journée, Mme Breffort et moi à laver les pieds d’une quantité de loustics marocains qui ne s’étaient pas déchaussés depuis leur départ de leur patelin. Il faut couper les chaussettes pour arriver à obtenir quelques chose. Mais aussi, après la séance, on reçoit une collection de « Bonne Madame la France » qui vous réjouit. A 6 heures du soir, Mme Breffort abandonne la partie avec une violente migraine, et l’abbé Doist tourne de l’œil. Heureusement, le Barbu est là pour un coup et le soigne comme il faut !
6 Juin - Je prends le service dans le P.O. des B.A. réouvert pour la circonstance. C’est un service que j’affectionne entre tous, aussi je me mets à l’œuvre avec ardeur. Les poilus s’amusent beaucoup de voir ce petit bout de femme qui s’agite, va, vient, les déshabille, les palpe, les interroge. C’est un service très intéressant. Comme il faisait très chaud, j’avais relevé mon voile en turban et de fait, je devais avoir l’air très drôle.
Ici encore, un bon souvenir : c’était un tout jeune aspirant, pas vingt ans peut-être - il avait la tête bandée et quand vint son tour de passer à mon terrible tribunal, il s’avança timidement et me dit : « Moi, je n’ai presque rien, vous savez ! » Je défis le bandeau, de fait, la blessure qui sillonnait le front, juste à la naissance du cuir chevelu, était légère. Je fis un « hum » énergique et hochais la tête. Le petit me regarda avec inquiétude et demanda, presque à voix basse :
— Est-ce que vous pensez que l’on m’évacuera avec ça ?
— Dame, mon enfant, je ne sais pas trop ! C’est léger.
Et je le regardai, il avait l’air si jeune et on lisait dans ses yeux une telle envie d’aller pour quelques jours à l’arrière. J’en ai tant vu de ces gars qui, avec si peu de choses, sont évacués au cours des offensives. Ma foi, que celui qui les blâme vienne un peu y voir ; à leur place, je ne sais pas trop ce que j’aurais fait. Ses yeux humides me fixaient toujours. Je mis ma main sur son épaule et lui dis doucement : « Voyons, petit gars ! » Cela suffit, il sauta sur ses pieds et serrant très fort ma main qu’il avait prise, il me dit, comprenant ma pensée :
— Oh oui, allez, j’en aurai encore du courage, j’en aurai toujours tant qu’il faudra, et puis ajouta-t-il avec un soupir, si je ne suis pas évacué, tant pis.
Mais l’envie était toujours là quand même. Il attendit son tour d’aller en salle d’opérations et je continuai ma besogne, lorsque, tout à coup, je vis sa tête blonde, ceinturée de blanc passer par l’entrebâillement de la porte, ses yeux reluisaient et il me jeta à la volée : « Mademoiselle, je suis Z.A. Merci, oh merci beaucoup ! » Drôle, comme si c’était moi qui l’avais évacué. Je souris : « Eh bien, tant mieux, je suis contente pour vous. Au revoir petit bonhomme et bonne chance ! » Il s’éloigna, joyeux.
Le lendemain, comme je n’étais pas de service, je regardais, accoudée à une baraque, le train sanitaire qui s’ébranlait et filait devant moi, lorsqu’une tête blanche parut à la portière et joyeusement me lança un « au revoir » suivi d’un « merci » que je n’avais pourtant nullement mérités. J’ai souvent pensé à lui depuis. Qu’est-il devenu ce pauvre gosse qui tenait tant à sa permission ? Hélas, Dieu seul le sait.
9 Juin - Cet après-midi, les D.D. de mademoiselle Michaudet ont donné à tous leurs camarades un concert qui a été, ma foi, fort bien réussi. Chacun a dit ce qu’il savait et l’après-midi s’est passé d’une façon charmante. J’étais de garde au P.O. mais je me suis éclipsée pour entendre, il n’y avait pas d’entrées.
Au milieu de la séance, nous avons appris qu’un ordre venait d’arriver pour que Monsieur Courvoisier, notre médecin-chef aux B.A. rejoigne un nouveau poste en Lorraine. C’est la tuile, quoi, nous voilà sans médecin.
10 Juin - Les B.A. sont cette fois fermés définitivement et nous sommes, pour l’instant, sans occupation.
11 Juin - On nous donne quelques salles au B.C. pour y hospitaliser nos B.A. Mme Breffort prend la salle 15, Elena Michaudet la 16, moi la 18 avec les D.D. qui sont très peu. Mme Raoul-Duval obtient la permission de s’occuper des éclopés qui sont délaissés. On y installe une salle d’opérations avec deux médecins. Mademoiselle Bedts et Marthe Michaudet y partent.
18 Juin - Je joue force parties de piquet avec mes malades qui ont six fois rien. Le temps passe. Celles des éclopés font des corvées de haricots, c’est rigolo !
22 Juin - Y a qu’à moi que ces coups-là arrivent. Ce matin, je me lève, pimpante, pour aller à la messe. Mme Raoul-Duval m’accroche au vol pour lui porter à la gare une lettre pressée et la donner au train qui filait sur Paris. Je m’acquitte relativement bien de ma commission mais, au retour, j’ai la malencontreuse idée de buter dans un rail et de m’abattre de toute ma hauteur, laquelle hauteur mesure à peu près la largeur d’une voie ferrée, de sorte que, avec ma figure, j’ai raboté de première le rail en face. Lui n’a pas bougé, mais par contre, qu’est-ce que j’ai pris ; je croyais avoir la tête cassée. Si j’avais valu quelque chose, le train me coupait en deux. Mais j’ai seulement le portrait abîmé comme il faut. Je rentre, penaude, j’ai la tête en marmelade et je suis dans une colère noire. La mère Lienhart qui vient de rentrer de permission, me remplace.
23 Juin - Ah, je suis jolie ! J’ai l’œil au beurre noir, mais là, comme il faut. Faut-il être bête tout de même pour qu’il vous arrive des trucs comme ça. Je ne puis continuer mon service, les gars se ficheraient de moi et la mère Lienhart est bien contente de l’avoir réchappé au vol.
25 Juin - Un concert est organisé aux éclopés dans le même genre que celui des D.D., mais en plus grandiose. On a monté une scène décorée de fleurs et de draperies. Mme Raoul-Duval a fait apporter du champagne et des gâteaux de Château-Thierry. Chaque poilu a donné son savoir. Nous avons eu du violon et même du classique : Cyrano de Bergerac (un passage) et également un passage de … ? Le tout très bien réussi. Mon frère est venu me voir aujourd’hui pour la seconde fois, très étonné de me trouver l’œil bandé. Il a ri quand il a su que c’était si peu grave.
28 Juin - L’ennemi bombarde aux gaz les lignes du Chemin des Dames et plusieurs régiments presque en entier sont évacués et viennent chez nous. Comme (sauf quelques cas) le tout est peu grave, on ouvre trois baraques de B.A. où l’on installe la plupart des gars. Une est donnée à Fabal, l’autre à Mme Défontaine, pour la troisième, il n’y a personne. Alors j’ai un geste énergique : j’arrache mon bandeau et avec mon œil noir (il commence à guérir malgré tout), je prends le service.
J’ai passé là encore des bons jours. Ah ! les bons petits gars, ils étaient tous gentils au possible. Ils me racontaient des histoires de la guerre, les poilus aiment tant raconter, et moi je raffole de les entendre. Lorsque le docteur avait passé la visite, je posais des séries de ventouses, je faisais des piqûres, des frictions. Le soir, je faisais une grande distribution de sirop calmant à ceux qui toussaient et même à ceux qui ne toussaient pas. La seule chose qui n’allait pas, c’est que, après leurs dix jours, on les renvoyait aux D.D. sans permission et, dame, c’était un peu embêtant. Ils auraient bien tous voulu passer à la salle 4 où l’on traitait les plus graves qui étaient évacués. J’ai bien réussi à en faire passer une vingtaine sur quarante-cinq, mais pas tous.
Je me souviens spécialement d’un jeune noir extraordinairement intelligent qui s’appelait Jean, parlait trois ou quatre langues, ayant été élevé par des religieux italiens. Il était mécanicien et au début de la guerre, s’était engagé. On l’avait versé dans les chasseurs. Depuis, après deux blessures, il avait été versé dans l’auxiliaire et conduisait les autos ; mais vous ne l’auriez pas fait quitter son uniforme de chasseur pour un empire, il y tenait comme à ses yeux. Lui fut évacué, car au bout de quelques jours, il devint très faible et cracha le sang.
Il y avait deux bons copains : Jean et Philibert, qui étaient face à face et toujours bien peignés, le béret sur l’oreille, bien cirés et sanglés à point dans l’uniforme retaillé, qui s’en allaient de temps en temps faire une petite tournée clandestine à Mont-Notre-Dame. Un petit gars tout pâle qui eut envie de garder le gobelet en aluminium dans lequel je lui portai un jour du lait bien chaud additionné de rhum. Je lui donnai bien volontiers.
Une bande de pépères qui profitèrent de l’occasion pour faire soigner leurs rhumatismes. L’un d’eux me disait tristement, un jour que les autres parlaient de permission : « Moi, je m’en fous, où voulez-vous que j’aille, ma femme a profité de mon absence pour vendre le mobilier et s’en aller avec un autre… alors ! » . C’est tout de même triste et les femmes sont de redoutables coquines quand elles s’y mettent.
Je me souviens aussi de Claudius Tardy, un gentil garçon qui m’écrivit pendant bien longtemps. Qu’est-il devenu ? Et enfin, un ravissant petit bonhomme de vingt ans, une de ces natures si douces et si bonnes comme on en trouve souvent chez ces gosses d’ouvriers. Il se nommait Noël Idelon, avait eu un frère tué, un autre mutilé.
Il n’avait plus de père et lorsqu’il parlait de sa mère et du travail qu’il faudrait faire après, ses yeux s’allumaient d’un éclair de courage. Il fut blessé très grièvement quelques mois plus tard, et j’espère que maintenant, il est heureux près des siens.
5 Juillet - Je pars en permission, joyeuse au possible de revoir les miens que j’ai quitté depuis six mois. Je prends le train de Fismes à 8 heures du matin en compagnie de mademoiselle Bedts et à midi, nous sommes à Paris. Ce vieux Paname avec son métro, ses boulevards, son luxe et sa vie si intense. Je ne fais qu’y passer, le soir même je reprends le train à Orsay et le lendemain matin je suis à Bordeaux.
12 Juillet - Pendant que je suis en permission, dans la nuit du 11 au 12 Juillet, les boches bombardent l’hôpital (soi-disant par erreur) par avions. Une bombe tombe sur le cantonnement des territoriaux, il y a cinq pépères blessés et deux tués. Une autre torpille tombe juste entre mes deux baraques 5 et 6 des B.A. et littéralement, elles éclatent. Heureusement, il n’y avait aucun blessé dedans. Seul Monsieur Bruno dormait dans la 6 du sommeil du juste. Ce réveil en fanfare l’a tiré de son lit plus vite qu’il n’aurait voulu et il a pris la fuite sans demander son reste. Et pendant ce temps, j’étais bien tranquille sous le ciel paisible du Bordelais.
Je reviens de perme par une nuit claire au possible. Depuis La-Ferté-Milon où l’on éteint la lumière, nous voyons dans le ciel et de tous les côtés, d’innombrables fusées qui brillent et s’éteignent, aussitôt remplacées par d’autres. Les poilus qui sont dans le train disent :
« Les boches se promènent ! ». Et tout le monde scrute le ciel noir, essayant de distinguer quelque chose.
4 Juin - J’ai encore ri comme une possédée ! Cette nuit, il y a eu une alerte aux gaz avec quelques bombes bien sonnées. Quand l’alerte a été donnée, de suite on a crié « vos masques ! », mais avec moi, ça ne mord plus, je sais ce que valent ces alertes à la manque. Seulement, mademoiselle Germain qui partait en permission le lendemain, avait fourré son masque dans son barda pour le mettre à l’arrivée et terrifier sa bonne ! Mais pour le coup, elle était attrapée. Vite, vite, elle arrive chez moi, il n’y a pas de lumière, les avions ronronnent au-dessus d’une façon tout à fait rassurante, elle essaie de dénouer la ficelle, y’a pas mèche et je vois encore une autre de nos compagnes arrivant à la course, en pyjama, casque en tête, brandissant une lampe tempête. A grand peine le masque est découverte et mis en place. Et je ris, et je me fais ramasser encore une fois, numéro un.
Je me suis rendormie et ai été réveillée vers 3 heures du matin par une formidable détonation, un avion ennemi, de retour de sa mission de bombardement, avait lâché son dernier pruneau à proximité et dame, ça ne passe pas inentendu !
5 Juin - Un coup de main prononcé par les boches nous envoie aujourd’hui pas mal de blessés, beaucoup des corps coloniaux. Il fait une chaleur tropicale. Nous avons passé notre journée, Mme Breffort et moi à laver les pieds d’une quantité de loustics marocains qui ne s’étaient pas déchaussés depuis leur départ de leur patelin. Il faut couper les chaussettes pour arriver à obtenir quelques chose. Mais aussi, après la séance, on reçoit une collection de « Bonne Madame la France » qui vous réjouit. A 6 heures du soir, Mme Breffort abandonne la partie avec une violente migraine, et l’abbé Doist tourne de l’œil. Heureusement, le Barbu est là pour un coup et le soigne comme il faut !
6 Juin - Je prends le service dans le P.O. des B.A. réouvert pour la circonstance. C’est un service que j’affectionne entre tous, aussi je me mets à l’œuvre avec ardeur. Les poilus s’amusent beaucoup de voir ce petit bout de femme qui s’agite, va, vient, les déshabille, les palpe, les interroge. C’est un service très intéressant. Comme il faisait très chaud, j’avais relevé mon voile en turban et de fait, je devais avoir l’air très drôle.
Ici encore, un bon souvenir : c’était un tout jeune aspirant, pas vingt ans peut-être - il avait la tête bandée et quand vint son tour de passer à mon terrible tribunal, il s’avança timidement et me dit : « Moi, je n’ai presque rien, vous savez ! » Je défis le bandeau, de fait, la blessure qui sillonnait le front, juste à la naissance du cuir chevelu, était légère. Je fis un « hum » énergique et hochais la tête. Le petit me regarda avec inquiétude et demanda, presque à voix basse :
— Est-ce que vous pensez que l’on m’évacuera avec ça ?
— Dame, mon enfant, je ne sais pas trop ! C’est léger.
Et je le regardai, il avait l’air si jeune et on lisait dans ses yeux une telle envie d’aller pour quelques jours à l’arrière. J’en ai tant vu de ces gars qui, avec si peu de choses, sont évacués au cours des offensives. Ma foi, que celui qui les blâme vienne un peu y voir ; à leur place, je ne sais pas trop ce que j’aurais fait. Ses yeux humides me fixaient toujours. Je mis ma main sur son épaule et lui dis doucement : « Voyons, petit gars ! » Cela suffit, il sauta sur ses pieds et serrant très fort ma main qu’il avait prise, il me dit, comprenant ma pensée :
— Oh oui, allez, j’en aurai encore du courage, j’en aurai toujours tant qu’il faudra, et puis ajouta-t-il avec un soupir, si je ne suis pas évacué, tant pis.
Mais l’envie était toujours là quand même. Il attendit son tour d’aller en salle d’opérations et je continuai ma besogne, lorsque, tout à coup, je vis sa tête blonde, ceinturée de blanc passer par l’entrebâillement de la porte, ses yeux reluisaient et il me jeta à la volée : « Mademoiselle, je suis Z.A. Merci, oh merci beaucoup ! » Drôle, comme si c’était moi qui l’avais évacué. Je souris : « Eh bien, tant mieux, je suis contente pour vous. Au revoir petit bonhomme et bonne chance ! » Il s’éloigna, joyeux.
Le lendemain, comme je n’étais pas de service, je regardais, accoudée à une baraque, le train sanitaire qui s’ébranlait et filait devant moi, lorsqu’une tête blanche parut à la portière et joyeusement me lança un « au revoir » suivi d’un « merci » que je n’avais pourtant nullement mérités. J’ai souvent pensé à lui depuis. Qu’est-il devenu ce pauvre gosse qui tenait tant à sa permission ? Hélas, Dieu seul le sait.
9 Juin - Cet après-midi, les D.D. de mademoiselle Michaudet ont donné à tous leurs camarades un concert qui a été, ma foi, fort bien réussi. Chacun a dit ce qu’il savait et l’après-midi s’est passé d’une façon charmante. J’étais de garde au P.O. mais je me suis éclipsée pour entendre, il n’y avait pas d’entrées.
Au milieu de la séance, nous avons appris qu’un ordre venait d’arriver pour que Monsieur Courvoisier, notre médecin-chef aux B.A. rejoigne un nouveau poste en Lorraine. C’est la tuile, quoi, nous voilà sans médecin.
10 Juin - Les B.A. sont cette fois fermés définitivement et nous sommes, pour l’instant, sans occupation.
11 Juin - On nous donne quelques salles au B.C. pour y hospitaliser nos B.A. Mme Breffort prend la salle 15, Elena Michaudet la 16, moi la 18 avec les D.D. qui sont très peu. Mme Raoul-Duval obtient la permission de s’occuper des éclopés qui sont délaissés. On y installe une salle d’opérations avec deux médecins. Mademoiselle Bedts et Marthe Michaudet y partent.
18 Juin - Je joue force parties de piquet avec mes malades qui ont six fois rien. Le temps passe. Celles des éclopés font des corvées de haricots, c’est rigolo !
22 Juin - Y a qu’à moi que ces coups-là arrivent. Ce matin, je me lève, pimpante, pour aller à la messe. Mme Raoul-Duval m’accroche au vol pour lui porter à la gare une lettre pressée et la donner au train qui filait sur Paris. Je m’acquitte relativement bien de ma commission mais, au retour, j’ai la malencontreuse idée de buter dans un rail et de m’abattre de toute ma hauteur, laquelle hauteur mesure à peu près la largeur d’une voie ferrée, de sorte que, avec ma figure, j’ai raboté de première le rail en face. Lui n’a pas bougé, mais par contre, qu’est-ce que j’ai pris ; je croyais avoir la tête cassée. Si j’avais valu quelque chose, le train me coupait en deux. Mais j’ai seulement le portrait abîmé comme il faut. Je rentre, penaude, j’ai la tête en marmelade et je suis dans une colère noire. La mère Lienhart qui vient de rentrer de permission, me remplace.
23 Juin - Ah, je suis jolie ! J’ai l’œil au beurre noir, mais là, comme il faut. Faut-il être bête tout de même pour qu’il vous arrive des trucs comme ça. Je ne puis continuer mon service, les gars se ficheraient de moi et la mère Lienhart est bien contente de l’avoir réchappé au vol.
25 Juin - Un concert est organisé aux éclopés dans le même genre que celui des D.D., mais en plus grandiose. On a monté une scène décorée de fleurs et de draperies. Mme Raoul-Duval a fait apporter du champagne et des gâteaux de Château-Thierry. Chaque poilu a donné son savoir. Nous avons eu du violon et même du classique : Cyrano de Bergerac (un passage) et également un passage de … ? Le tout très bien réussi. Mon frère est venu me voir aujourd’hui pour la seconde fois, très étonné de me trouver l’œil bandé. Il a ri quand il a su que c’était si peu grave.
28 Juin - L’ennemi bombarde aux gaz les lignes du Chemin des Dames et plusieurs régiments presque en entier sont évacués et viennent chez nous. Comme (sauf quelques cas) le tout est peu grave, on ouvre trois baraques de B.A. où l’on installe la plupart des gars. Une est donnée à Fabal, l’autre à Mme Défontaine, pour la troisième, il n’y a personne. Alors j’ai un geste énergique : j’arrache mon bandeau et avec mon œil noir (il commence à guérir malgré tout), je prends le service.
J’ai passé là encore des bons jours. Ah ! les bons petits gars, ils étaient tous gentils au possible. Ils me racontaient des histoires de la guerre, les poilus aiment tant raconter, et moi je raffole de les entendre. Lorsque le docteur avait passé la visite, je posais des séries de ventouses, je faisais des piqûres, des frictions. Le soir, je faisais une grande distribution de sirop calmant à ceux qui toussaient et même à ceux qui ne toussaient pas. La seule chose qui n’allait pas, c’est que, après leurs dix jours, on les renvoyait aux D.D. sans permission et, dame, c’était un peu embêtant. Ils auraient bien tous voulu passer à la salle 4 où l’on traitait les plus graves qui étaient évacués. J’ai bien réussi à en faire passer une vingtaine sur quarante-cinq, mais pas tous.
Je me souviens spécialement d’un jeune noir extraordinairement intelligent qui s’appelait Jean, parlait trois ou quatre langues, ayant été élevé par des religieux italiens. Il était mécanicien et au début de la guerre, s’était engagé. On l’avait versé dans les chasseurs. Depuis, après deux blessures, il avait été versé dans l’auxiliaire et conduisait les autos ; mais vous ne l’auriez pas fait quitter son uniforme de chasseur pour un empire, il y tenait comme à ses yeux. Lui fut évacué, car au bout de quelques jours, il devint très faible et cracha le sang.
Il y avait deux bons copains : Jean et Philibert, qui étaient face à face et toujours bien peignés, le béret sur l’oreille, bien cirés et sanglés à point dans l’uniforme retaillé, qui s’en allaient de temps en temps faire une petite tournée clandestine à Mont-Notre-Dame. Un petit gars tout pâle qui eut envie de garder le gobelet en aluminium dans lequel je lui portai un jour du lait bien chaud additionné de rhum. Je lui donnai bien volontiers.
Une bande de pépères qui profitèrent de l’occasion pour faire soigner leurs rhumatismes. L’un d’eux me disait tristement, un jour que les autres parlaient de permission : « Moi, je m’en fous, où voulez-vous que j’aille, ma femme a profité de mon absence pour vendre le mobilier et s’en aller avec un autre… alors ! » . C’est tout de même triste et les femmes sont de redoutables coquines quand elles s’y mettent.
Je me souviens aussi de Claudius Tardy, un gentil garçon qui m’écrivit pendant bien longtemps. Qu’est-il devenu ? Et enfin, un ravissant petit bonhomme de vingt ans, une de ces natures si douces et si bonnes comme on en trouve souvent chez ces gosses d’ouvriers. Il se nommait Noël Idelon, avait eu un frère tué, un autre mutilé.
Il n’avait plus de père et lorsqu’il parlait de sa mère et du travail qu’il faudrait faire après, ses yeux s’allumaient d’un éclair de courage. Il fut blessé très grièvement quelques mois plus tard, et j’espère que maintenant, il est heureux près des siens.
5 Juillet - Je pars en permission, joyeuse au possible de revoir les miens que j’ai quitté depuis six mois. Je prends le train de Fismes à 8 heures du matin en compagnie de mademoiselle Bedts et à midi, nous sommes à Paris. Ce vieux Paname avec son métro, ses boulevards, son luxe et sa vie si intense. Je ne fais qu’y passer, le soir même je reprends le train à Orsay et le lendemain matin je suis à Bordeaux.
12 Juillet - Pendant que je suis en permission, dans la nuit du 11 au 12 Juillet, les boches bombardent l’hôpital (soi-disant par erreur) par avions. Une bombe tombe sur le cantonnement des territoriaux, il y a cinq pépères blessés et deux tués. Une autre torpille tombe juste entre mes deux baraques 5 et 6 des B.A. et littéralement, elles éclatent. Heureusement, il n’y avait aucun blessé dedans. Seul Monsieur Bruno dormait dans la 6 du sommeil du juste. Ce réveil en fanfare l’a tiré de son lit plus vite qu’il n’aurait voulu et il a pris la fuite sans demander son reste. Et pendant ce temps, j’étais bien tranquille sous le ciel paisible du Bordelais.
Je reviens de perme par une nuit claire au possible. Depuis La-Ferté-Milon où l’on éteint la lumière, nous voyons dans le ciel et de tous les côtés, d’innombrables fusées qui brillent et s’éteignent, aussitôt remplacées par d’autres. Les poilus qui sont dans le train disent :
« Les boches se promènent ! ». Et tout le monde scrute le ciel noir, essayant de distinguer quelque chose.
Ep 8 - Dans la guerre V
avril 2008 journal de
guerre
4
Mai - Cette nuit, ce sont les avions qui ont fait un tapage
infernal. Ils ont lancé des bombes pas très loin, quel bruit, mon
empereur ! ça doit faire un drôle d’effet où ça tombe.
Chez nous c’est roulant*, parce qu’il y en a qui ont
peur et qui font des choses extraordinaires, par exemple, se
fourrer la tête sous un lit et avoir la conviction que l’on
est à l’abri, alors que tout le reste du corps dépasse -
passer le casque à son bras tout comme un petit panier dans le but
de protéger son crâne - se coucher en chemise de nuit avec ses
souliers, sans savoir pourquoi. Ayant la chance inouïe de ne pas
avoir peur, je passe mes nuits d’alerte à rire comme un
bienheureux.
Ce matin, à 6 heures, un obus est venu éclater tout près et nous a tiré de nos chambres, et depuis cela continue ; toutes les deux heures à peu près, cinq ou six obus viennent s’abattre de plus en plus près de nous.
A 2 heures de l’après-midi, au moment où nous nous dirigions vers le vaguemestre pour la distribution des lettres, une formidable détonation se fit entendre : un obus venait d’atteindre la lisière de la voie sanitaire, aux pieds des baraques des R.C. Les malades affolés sortaient en courant, se sauvant en chemise dans toutes les directions, les plus forts soutenant les plus faibles. Un second obus vint s’abattre, celui-ci en plein centre de l’hôpital, par bonheur sur une baraque vide qui vola en éclats, qui se répandirent dans toutes les directions. L’émotion était à son comble. On ordonna immédiatement l’évacuation de l’endroit dangereux car les obus arrivaient toujours à peu près dans la même direction. Immédiatement, tout le monde se mit aux brancards et en un clin d’œil la place fut nettoyée. Depuis ce moment, les boches cessèrent de tirer de sorte que l’évacuation devenait inutile et le médecin-chef engueula copieusement tout le monde pour ne pas avoir deviné que cet obus était le dernier. Ca va bien !!!
5 Mai - Ce matin a eu lieu une seconde offensive sur le Chemin des Dames. Elle est loin d’égaler en violence celle du 16 Avril. Néanmoins il arrive cette fois encore beaucoup de blessés. Les salles d’opérations recommencent à fonctionner, mais cette fois-ci on est davantage prêts, tout marche mieux.
Le soir nous allons à la gare chercher Mme Raoul-Duval qui rentre de Paris, rapportant un immense matériel pour le service et le changement pour les deux infirmières dont j’ai parlé plus haut. Le temps est redevenu laid. Nous voyons des troupes qui montent, d’autres qui redescendent. Ils nous parlent de l’attaque. La révolte qui s’était glissée dans leurs rangs pour l’affaire d’avril* n’est pas encore éteinte, mais ils ont marché quand même et toujours ils marcheront chaque fois qu’il le faudra.
6 Mai - Afin de dégager la salle d’opérations, nous avons installé dans l’ancienne salle des boches une salle de pansements où nous prenons les moins atteints, ceux qui n’ont pas besoin d’être opérés de suite. Nous refaisons le pansement, nous signons les papiers (un jeune docteur nous est adjoint) et nos hommes partent ainsi plus vite.
Ces offensives me font toujours mal au cœur, même si elles sont de peu d’envergure comme celle-ci. C’est tellement triste ces défilés de blessés qui suivent inévitablement les moindres attaques. Tantôt j’en ai vu un qui pleurait pendant que je refaisais sont pansement (pas grave heureusement). Son frère avait été tué la veille par le même obus qui l’avait blessé et il se demandait comment il allait annoncer cette nouvelle « aux vieux » qui, là-bas attendaient la lettre avec tant d’impatience. « Pauvres gens. »
Parmi les prisonniers faits cette fois, il y avait un aide major allemand ; on lui a installé une salle et, aidé de prisonniers valides, il fait les pansements lui-même, cela va plus vite.
9 Mai - L’hôpital est complètement dégagé, cette fois-ci ça a été plus vite. Je suis affectée à une équipe chirurgicale en remplacement d’une des infirmières balayées ces jours-ci. Je garde quand même mes salles mais il n’y a pas grand’chose à faire, ni d’un côté, ni de l’autre.
12 Mai - Rien à faire dans les salles d’opérations sauf quelques rares accidents. Le temps est très beau et le secteur très calme. On commence à parler de départ en permission.
15 Mai - Aujourd’hui j’ai bien travaillé. J’avais seulement quelques blessés. J’ai apporté du chocolat, le caporal leur en a fait pour déjeuner. Après cela, je leur ai fait une toilette en règle, ils étaient tous mignons comme des sous. Après-midi, j’ai pris mon service à la salle d’opérations mais comme la stérilisatrice manquait, on m’a mise à la remplacer. Il y a eu pas mal d’arrivages, je servais deux équipes à la fois et ça roulait. Le soir à 6 heures je reste seule pour mettre de l’ordre dans la salle : une hémorragie salle 6, intervention, ligature, pansement, sérum au gars qui n’y tenait pas guère. Nom de nom, il y a longtemps que je n’avais pas abattu semblable boulot.
17 Mai - Ce soir, train sanitaire. Nous avons été dans le bois chercher du lilas et tous sont partis fleuris. C’est pas grand’chose mais ça leur fait plaisir, quand on peut y joindre une cigarette, leur bonheur est complet.
Je crois que c’est vers cette époque que nous avons eu une alerte aux gaz et je n’y pense jamais sans une irrésistible envie de rire. Dès que le lugubre roulement de tambour s’est fait entendre, une angoisse serre tous ces jeunes cœurs : « Les gaz, nous sommes frits ! »
Mme Raoul-Duval qui a conscience de sa responsabilité, crie : « Mesdames, vos masques, et mettez-les ! ». Tout le monde, obéissant comme un seul homme, se précipite sur les objets désignés et se plante cette effroyable chose sur le visage. Puis, toutes se réunissent chez Mme Raoul-Duval et, la main dans la main, attendent stoïquement une solution à cet état de choses. Laquelle solution a été la plus simple possible, attendu qu’il n’y avait pas plus de gaz que dans mon œil. Et j’ai ri de voir ce spectacle car cela valait le rire. On ne peut rien imaginer de plus cocasse que cette réunion de jeunes personnes, en tenue plus ou moins correcte, les cheveux dans le dos et cet horrible masque sur le visage. J’ai tellement ri que je me suis attirée une pluie de sottises*, ce qui m’a fait me recoucher en vitesse, le meilleur parti qui était à prendre.
20 Mai - Une équipe chirurgicale part en renfort sur un autre point du front ; de ce fait, deux infirmières se trouvent libres. Je suis enlevée de l’équipe chirurgicale et remise à mes salles où il n’y a rien à faire. Plusieurs infirmières partent vers cette époque en permission.
Vers le 25 Mai le service des B.A. est fermé et tout est transporté au B.C. Nous gardons seulement les salles d’hospitalisation. Lorsque je n’ai rien à faire, je rends visite aux galeux et aux éclopés dont personne ne s’occupe. Nous enduisons de pommade les plus atteints, nous aidons les jeunes à brosser leurs uniformes boueux pour qu’ils aient l’air plus chic (ils ne savent pas pour qui mais ça ne fait rien), nous débarbouillons les nègres à la grande joie des blancs qui forment le cercle pour voir si, à force de frotter, nous parviendrons à les éclaircir. Lorsque, par hasard, Mme Raoul-Duval peut se procurer des cigarettes, des oranges ou autres choses de ce genre, elle nous charge de faire la distribution et alors la joie est à son comble.
Ce fut un des moments, peut-être même le seul moment réellement bon de mon séjour à l’HoE et dont je ne me souviens jamais sans émotion. Cette étroite camaraderie qui nous unissait à tous ces gars qui, pour la plupart n’avaient presque rien, aux infirmiers et aux médecins chargés du service, est un souvenir charmant. Je me rappelle entre autres, ce grand garçon qui sonnait si bien de la trompette lorsque j’arrivais, cet autre jeune, un peu gandin*, qui me photographia un jour par surprise et me l’envoya du front, deux mois plus tard, un maréchal des logis qui se nommait Richard et pendant bien longtemps m’écrivit de si cordiales cartes, un petit tirailleur marocain qui toussait à fendre l’âme et qui venait le soir en fraude se faire poser des ventouses. Mon Dieu, les bons moments ; et l’officier de la mère Lienhart qui chantait si bien « Le bel anneau d’argent ». Comme c’est loin déjà, tout cela !
Chaque fois que je suis repassée par là, j’ai revu en esprit la tonnelle que le caporal Rémion, aidé de Bigot et de X… avait construite si artistement devant la salle 5, le tout petit jardin où les choux et les radis voisinaient avec les campanules, et le moulin à vent construit par Rigadin et qui, planté devant la salle 6 et mis en mouvement par un infirmier et une infirmière minuscules découpés dans du carton, tournait inlassablement tout le long du jour, à des degrés différents de vitesse, suivant que le vent soufflait plus ou moins fort et s’arrêtait parfois si drôlement, qu’on aurait dit que les deux petits bonshommes s’embrassaient, ce qui faisait rire tous les passants.
Je me souviens aussi de monsieur Doisy, qui fut infirmier major de la salle 6 et avec qui je me suis toujours disputé, amicalement, heureusement. Puis de l’abbé Bruno qui le remplaça et avait installé sa chapelle dans le petit cagibi que mademoiselle Bedts allait garnir. Ah ! il savait bien faire les sermons ; monsieur Bruno et il les faisait mordants à souhait. Lorsque l’on entrait dans sa petite loge, et cela m’arriva quelquefois puisque j’y étais attachée, on en ressortait les poches bourrées de bons conseils et l’esprit rempli d’une bien piètre opinion de soi-même, surtout les infirmières. Il nous quitta plus tard pour être aumônier régimentaire et cette mission, il a dû la remplir merveilleusement. Il y avait aussi l’abbé Bizeul. Ah ! le bavard, mais bon au fond, et tant d’autres encore.
Une des principales figures des B.A. qu’il ne faut pas oublier, c’est le fourrier* Leclerc. Le système D incarné. Dans les situations désespérées, il arrivait toujours à vous tirer d’affaire. Autant de bons souvenirs que je n’oublie pas.
A la fin du mois, les éclopés sont évacués et leur service transporté à l’autre bout du camp, sur la butte qui domine la chapelle. Nous ne gardons que les hommes peu blessés et qui, après guérison, retournent au Dépôt Division-naire**. On appelle cela le service des D.D. C’est Elena Michaudet qui l’a et il vaut d’être vu de près. Il y a là une bande de marocains plus cocasses les uns que les autres, avec des houppettes de cheveux si drôlement situées sur leur crâne, un nègre qui s’appelle Bobby et qui lit le communiqué d’une façon merveilleuse, un acteur, des acrobates, tout cela gais comme pinsons.
Ce fut aussi vers cette époque que l’ambulance 2/69 dont j’ai parlé tout au début de ces notes, fut bombardée par deux fois par les avions boches ; il y eut quelques blessés qui furent blessés de nouveau et l’on parla d’évacuer l’ambulance qui était trop près de la gare.
Nous avons fait un riche saut ces nuits-là dans nos lits car seule la voie ferrée nous séparait de cette ambulance et quand ça claque, ça s’entend. Les boches bombardèrent également toute une journée avec des 210, la prairie qui se trouvait derrière l’hôpital, dans la direction de Tannières, je ne sais pourquoi.
Ce matin, à 6 heures, un obus est venu éclater tout près et nous a tiré de nos chambres, et depuis cela continue ; toutes les deux heures à peu près, cinq ou six obus viennent s’abattre de plus en plus près de nous.
A 2 heures de l’après-midi, au moment où nous nous dirigions vers le vaguemestre pour la distribution des lettres, une formidable détonation se fit entendre : un obus venait d’atteindre la lisière de la voie sanitaire, aux pieds des baraques des R.C. Les malades affolés sortaient en courant, se sauvant en chemise dans toutes les directions, les plus forts soutenant les plus faibles. Un second obus vint s’abattre, celui-ci en plein centre de l’hôpital, par bonheur sur une baraque vide qui vola en éclats, qui se répandirent dans toutes les directions. L’émotion était à son comble. On ordonna immédiatement l’évacuation de l’endroit dangereux car les obus arrivaient toujours à peu près dans la même direction. Immédiatement, tout le monde se mit aux brancards et en un clin d’œil la place fut nettoyée. Depuis ce moment, les boches cessèrent de tirer de sorte que l’évacuation devenait inutile et le médecin-chef engueula copieusement tout le monde pour ne pas avoir deviné que cet obus était le dernier. Ca va bien !!!
5 Mai - Ce matin a eu lieu une seconde offensive sur le Chemin des Dames. Elle est loin d’égaler en violence celle du 16 Avril. Néanmoins il arrive cette fois encore beaucoup de blessés. Les salles d’opérations recommencent à fonctionner, mais cette fois-ci on est davantage prêts, tout marche mieux.
Le soir nous allons à la gare chercher Mme Raoul-Duval qui rentre de Paris, rapportant un immense matériel pour le service et le changement pour les deux infirmières dont j’ai parlé plus haut. Le temps est redevenu laid. Nous voyons des troupes qui montent, d’autres qui redescendent. Ils nous parlent de l’attaque. La révolte qui s’était glissée dans leurs rangs pour l’affaire d’avril* n’est pas encore éteinte, mais ils ont marché quand même et toujours ils marcheront chaque fois qu’il le faudra.
6 Mai - Afin de dégager la salle d’opérations, nous avons installé dans l’ancienne salle des boches une salle de pansements où nous prenons les moins atteints, ceux qui n’ont pas besoin d’être opérés de suite. Nous refaisons le pansement, nous signons les papiers (un jeune docteur nous est adjoint) et nos hommes partent ainsi plus vite.
Ces offensives me font toujours mal au cœur, même si elles sont de peu d’envergure comme celle-ci. C’est tellement triste ces défilés de blessés qui suivent inévitablement les moindres attaques. Tantôt j’en ai vu un qui pleurait pendant que je refaisais sont pansement (pas grave heureusement). Son frère avait été tué la veille par le même obus qui l’avait blessé et il se demandait comment il allait annoncer cette nouvelle « aux vieux » qui, là-bas attendaient la lettre avec tant d’impatience. « Pauvres gens. »
Parmi les prisonniers faits cette fois, il y avait un aide major allemand ; on lui a installé une salle et, aidé de prisonniers valides, il fait les pansements lui-même, cela va plus vite.
9 Mai - L’hôpital est complètement dégagé, cette fois-ci ça a été plus vite. Je suis affectée à une équipe chirurgicale en remplacement d’une des infirmières balayées ces jours-ci. Je garde quand même mes salles mais il n’y a pas grand’chose à faire, ni d’un côté, ni de l’autre.
12 Mai - Rien à faire dans les salles d’opérations sauf quelques rares accidents. Le temps est très beau et le secteur très calme. On commence à parler de départ en permission.
15 Mai - Aujourd’hui j’ai bien travaillé. J’avais seulement quelques blessés. J’ai apporté du chocolat, le caporal leur en a fait pour déjeuner. Après cela, je leur ai fait une toilette en règle, ils étaient tous mignons comme des sous. Après-midi, j’ai pris mon service à la salle d’opérations mais comme la stérilisatrice manquait, on m’a mise à la remplacer. Il y a eu pas mal d’arrivages, je servais deux équipes à la fois et ça roulait. Le soir à 6 heures je reste seule pour mettre de l’ordre dans la salle : une hémorragie salle 6, intervention, ligature, pansement, sérum au gars qui n’y tenait pas guère. Nom de nom, il y a longtemps que je n’avais pas abattu semblable boulot.
17 Mai - Ce soir, train sanitaire. Nous avons été dans le bois chercher du lilas et tous sont partis fleuris. C’est pas grand’chose mais ça leur fait plaisir, quand on peut y joindre une cigarette, leur bonheur est complet.
Je crois que c’est vers cette époque que nous avons eu une alerte aux gaz et je n’y pense jamais sans une irrésistible envie de rire. Dès que le lugubre roulement de tambour s’est fait entendre, une angoisse serre tous ces jeunes cœurs : « Les gaz, nous sommes frits ! »
Mme Raoul-Duval qui a conscience de sa responsabilité, crie : « Mesdames, vos masques, et mettez-les ! ». Tout le monde, obéissant comme un seul homme, se précipite sur les objets désignés et se plante cette effroyable chose sur le visage. Puis, toutes se réunissent chez Mme Raoul-Duval et, la main dans la main, attendent stoïquement une solution à cet état de choses. Laquelle solution a été la plus simple possible, attendu qu’il n’y avait pas plus de gaz que dans mon œil. Et j’ai ri de voir ce spectacle car cela valait le rire. On ne peut rien imaginer de plus cocasse que cette réunion de jeunes personnes, en tenue plus ou moins correcte, les cheveux dans le dos et cet horrible masque sur le visage. J’ai tellement ri que je me suis attirée une pluie de sottises*, ce qui m’a fait me recoucher en vitesse, le meilleur parti qui était à prendre.
20 Mai - Une équipe chirurgicale part en renfort sur un autre point du front ; de ce fait, deux infirmières se trouvent libres. Je suis enlevée de l’équipe chirurgicale et remise à mes salles où il n’y a rien à faire. Plusieurs infirmières partent vers cette époque en permission.
Vers le 25 Mai le service des B.A. est fermé et tout est transporté au B.C. Nous gardons seulement les salles d’hospitalisation. Lorsque je n’ai rien à faire, je rends visite aux galeux et aux éclopés dont personne ne s’occupe. Nous enduisons de pommade les plus atteints, nous aidons les jeunes à brosser leurs uniformes boueux pour qu’ils aient l’air plus chic (ils ne savent pas pour qui mais ça ne fait rien), nous débarbouillons les nègres à la grande joie des blancs qui forment le cercle pour voir si, à force de frotter, nous parviendrons à les éclaircir. Lorsque, par hasard, Mme Raoul-Duval peut se procurer des cigarettes, des oranges ou autres choses de ce genre, elle nous charge de faire la distribution et alors la joie est à son comble.
Ce fut un des moments, peut-être même le seul moment réellement bon de mon séjour à l’HoE et dont je ne me souviens jamais sans émotion. Cette étroite camaraderie qui nous unissait à tous ces gars qui, pour la plupart n’avaient presque rien, aux infirmiers et aux médecins chargés du service, est un souvenir charmant. Je me rappelle entre autres, ce grand garçon qui sonnait si bien de la trompette lorsque j’arrivais, cet autre jeune, un peu gandin*, qui me photographia un jour par surprise et me l’envoya du front, deux mois plus tard, un maréchal des logis qui se nommait Richard et pendant bien longtemps m’écrivit de si cordiales cartes, un petit tirailleur marocain qui toussait à fendre l’âme et qui venait le soir en fraude se faire poser des ventouses. Mon Dieu, les bons moments ; et l’officier de la mère Lienhart qui chantait si bien « Le bel anneau d’argent ». Comme c’est loin déjà, tout cela !
Chaque fois que je suis repassée par là, j’ai revu en esprit la tonnelle que le caporal Rémion, aidé de Bigot et de X… avait construite si artistement devant la salle 5, le tout petit jardin où les choux et les radis voisinaient avec les campanules, et le moulin à vent construit par Rigadin et qui, planté devant la salle 6 et mis en mouvement par un infirmier et une infirmière minuscules découpés dans du carton, tournait inlassablement tout le long du jour, à des degrés différents de vitesse, suivant que le vent soufflait plus ou moins fort et s’arrêtait parfois si drôlement, qu’on aurait dit que les deux petits bonshommes s’embrassaient, ce qui faisait rire tous les passants.
Je me souviens aussi de monsieur Doisy, qui fut infirmier major de la salle 6 et avec qui je me suis toujours disputé, amicalement, heureusement. Puis de l’abbé Bruno qui le remplaça et avait installé sa chapelle dans le petit cagibi que mademoiselle Bedts allait garnir. Ah ! il savait bien faire les sermons ; monsieur Bruno et il les faisait mordants à souhait. Lorsque l’on entrait dans sa petite loge, et cela m’arriva quelquefois puisque j’y étais attachée, on en ressortait les poches bourrées de bons conseils et l’esprit rempli d’une bien piètre opinion de soi-même, surtout les infirmières. Il nous quitta plus tard pour être aumônier régimentaire et cette mission, il a dû la remplir merveilleusement. Il y avait aussi l’abbé Bizeul. Ah ! le bavard, mais bon au fond, et tant d’autres encore.
Une des principales figures des B.A. qu’il ne faut pas oublier, c’est le fourrier* Leclerc. Le système D incarné. Dans les situations désespérées, il arrivait toujours à vous tirer d’affaire. Autant de bons souvenirs que je n’oublie pas.
A la fin du mois, les éclopés sont évacués et leur service transporté à l’autre bout du camp, sur la butte qui domine la chapelle. Nous ne gardons que les hommes peu blessés et qui, après guérison, retournent au Dépôt Division-naire**. On appelle cela le service des D.D. C’est Elena Michaudet qui l’a et il vaut d’être vu de près. Il y a là une bande de marocains plus cocasses les uns que les autres, avec des houppettes de cheveux si drôlement situées sur leur crâne, un nègre qui s’appelle Bobby et qui lit le communiqué d’une façon merveilleuse, un acteur, des acrobates, tout cela gais comme pinsons.
Ce fut aussi vers cette époque que l’ambulance 2/69 dont j’ai parlé tout au début de ces notes, fut bombardée par deux fois par les avions boches ; il y eut quelques blessés qui furent blessés de nouveau et l’on parla d’évacuer l’ambulance qui était trop près de la gare.
Nous avons fait un riche saut ces nuits-là dans nos lits car seule la voie ferrée nous séparait de cette ambulance et quand ça claque, ça s’entend. Les boches bombardèrent également toute une journée avec des 210, la prairie qui se trouvait derrière l’hôpital, dans la direction de Tannières, je ne sais pourquoi.
Ep 7 - Dans la guerre IV
mars 2008 journal de
guerre
On
opère, on opère sans cesse. L’opération terminée, le
malheureux patient encore sous l’effet du chloroforme, est
remis tant bien que mal d’aplomb sur ses jambes et, sa petite
étiquette sur la poitrine, part tout seul pour chercher un gîte où
il attendra le train. Combien en avons-nous pris par la main de ces
malheureux, ahuris, titubants, qui se laissaient emmener
docilement, horriblement las et découragés, dans la boue glissante,
sous la pluie qui cingle la figure et vous glace jusqu’aux
moelles.
Dans la baraque où il pleut presque partout, l’infirmier, affolé, une lanterne à la main (la pose de l’électricité n’est pas achevée) court de droite et de gauche, répondant à tout le monde et n’arrivant à satisfaire personne. Le blessé est conduit à un lit où il se laisse tomber ; après des efforts inouïs, on arrive à enlever les énormes godillots, rendus plus énormes encore par la couche épaisse de boue qui forme comme une carapace, puis la couverture est ramenée sur la capote boueuse et trempée qu’il n’a pas le courage d’enlever et un sourire détend sa pauvre face amaigrie et rongée de fatigue et il dit dans un soupir de contentement : « Ah ! c’est bon ça ! » Ce « c’est bon » qui s’adressait à une chose si misérable vous fendait le cœur et vous arrachait des larmes.
Et puis, la faim ! Tous ces hommes mouraient de faim ! J’en ai vu à qui, dans le désarroi, on refaisait deux et trois fois le pansement, croyant qu’il n’avait pas été fait et qui réclamaient à grands cris une assiette de soupe sans pouvoir l’obtenir.
Dans les salles 5 et 6, les seules qui fonctionnaient à peu près normalement, grâce à l’infirmier major, le caporal Rémion qui s’était « débrouillé » et possédait un matériel passable, on parvenait encore à donner à manger à ces pauvres êtres. Rigadin avait planté une boîte à sardines vide au bout d’un bâton et, armé de cette louche improvisée, distribuait force soupe et force singe* à nos affamés, cependant que de temps en temps, on voyait par l’entrebâillement de la porte la face anxieuse de l’infirmier de la salle voisine qui criait : « Dépêche-toi de les faire bouffer et passe-moi ton matériel, les autres la sautent, à côté ! » c’est à devenir fou dans de semblables moments !
La nuit était bien avancée que les blessés arrivaient toujours. Nous aidions (Mademoiselle Bedts et moi) le caporal à signer ses pochettes pour que nos blessés puissent partir le lendemain par le premier train, nous aidions aux distributions d’aliments, nous allions de l’un à l’autre, arrangeant une tête, soutenant un bras, essayant de dire un mot qui calme, qui adoucit, et ils ont une telle façon de vous remercier pour trois fois rien ! Au-dehors, le canon s’était tu, seuls la pluie et le vent faisaient rage.
Et le triste défilé continua plusieurs jours durant. Je ne parle que des B.A. parce que c’est le seul service que j’ai vu fonctionner, mais ailleurs les arrivages, pour être moins nombreux, étaient de plus gravement atteints et la misère aussi complète. Aux B.A., on compte une nuit, 1800 entrées !…
Le lendemain de l’attaque, les hommes, un peu remis de leurs terribles émotions, parlèrent et ce qu’ils dirent était terrifiant. Ils dirent comment ils avaient été jetés sur une ligne allemande fortement défendue, comment ils avaient été reçus par une avalanche de mitraille, comment ils avaient été mutilés par l’artillerie française qui tira presque toujours trop court, comment l’arrière, mal organisé, n’avait pu venir à leur aide à temps.
Ah ! ils n’avaient pas reculé parce qu’ils étaient Français mais vrai ! les cochons qui avaient organisé ça si mal auraient bien dû être là. Et dans un sursaut de révolte, ils montraient le poing à un ennemi invisible mais qui, hélas, n’était pas du côté boche. Et leur figure maigre et barbue, aux yeux brillants, aux lèvres pâlies, était terrible à voir. Je les voudrais là un peu, ceux qui sont cause de tous ces meurtres inutiles. Que dire en face de ces réalités. Hélas, pas grand’chose. Les paroles de consolation sont banales et ne servent à rien. La seule chose qui réussisse, c’est la gaieté ! Etre gaie pour tous est une méthode qui m’a toujours réussie. Tous ces grands bougres de poilus sont heureux quand on leur sourit et un mot gentil dit à point, trouve toujours le chemin de leur cœur !
Peu à peu, les trains sanitaires emportèrent vers l’intérieur, vers le soleil et l’oubli momentané, toutes ces pauvres victimes de l’orgueil et de l’ambition de quelques-uns. L’hôpital reprit sa physionomie normale, les travaux recommencèrent. Nous sûmes alors que, malgré l’affolement qui avait régné dans notre hôpital, nous étions les seuls qui soyons parvenus à liquider (si je puis parler ainsi) notre travail. Dans tous les autres hôpitaux du secteur, ça avait été terrible. D’ailleurs cette offensive fut, je crois, la plus malheureuse de toute la campagne et fit l’objet d’une interpellation à la Chambre. Mais je ne pense pas que les coupables aient été punis.
C’est au cours de cette attaque que je vis pour la première fois des boches et en quelle quantité et de quelle façon amochés. Ils furent tous, je ne sais pourquoi, versés dans le service des B.A. (grands et petits blessés). Nous avons constaté là que, pour je ne sais quelle raison, les plaies des allemands s’infectent beaucoup plus facilement que celles des français. Il y eut des cas de gangrène gazeuse par centaines. Il fallut installer une salle d’opérations spéciale pour eux et l’on coupa les membres à la douzaine pour essayer de sauver le plus possible de ces êtres misérables.
Mais tout cela ne put être fait en un clin d’œil et je me souviendrai longtemps de l’impression que j’ai eue en rentrant un jour dans une baraque d’allemands pour faire une piqûre de morphine à un qui souffrait horriblement et se mourait. Une affreuse odeur vous prenait aux narines en pénétrant là-dedans. Cela sentait le fauve ! Entre les lits il y avait des brancards et partout, partout des blessés dont la plupart étaient condamnés à mourir.
Quelle responsabilité terrible pour ceux qui ont contribué de quelque façon que ce soit à déchaîner un fléau pareil ; et combien lourdement pèsera le remord sur leurs épaules le jour où, dégrisés, ils réfléchiront.
25 Avril - Le beau temps est revenu ! On oublie peu à peu les affreuses visions d’il y a quelques jours ! Dans ma salle 5, j’ai encore quelques blessés mais très peu et pas tous les jours. Nous consolidons notre campement et allons souvent faire des pèlerinages au cimetière qui, un peu hors du camp sur le bord de la route, montre ses petites croix noires où sont accrochées les cocardes du souvenir et, peint en blanc, le nom du disparu qui a le plus souvent emporté avec lui tout le bonheur d’une famille.
Maintenant nous avons la visite des avions allemands assez souvent et nous commençons à nous habituer à entendre tout à coup dans le début de notre sommeil, l’appel plaintif du clairon qui, par trois coups de langue, nous avertit du danger. Si, à ce moment, on n’a pas la paresse et que l’on mette le nez à la fenêtre, on voit les projecteurs qui balaient le ciel en tous sens, les fusées de toutes couleurs qui montent et descendent puis, si les avions s’approchent dans cette direction, les 75* se mettent à miauler, les mitrailleuses à crépiter et après un quart d’heure de raffut, tout se tait, l’avion ou les avions sont passés ; le plus souvent ce n’est pas nous qu’ils visent.
30 Avril - Deux de nos compagnes se conduisant mal et ne voulant pas rectifier leur conduite, Mme Raoul-Duval part à Paris pour demander leur changement. La situation est toujours la même mais je crois que quelque chose se prépare encore.
1er Mai - L’aumônier catholique obtient l’autorisation de célébrer dans la chapelle, un Salut du Mois de Marie chaque soir. Nous y allons en grand nombre et chantons de notre mieux.
3 Mai - Les boches essaient d’atteindre la ligne et le pont qui traverse en face de nous par des tirs de 210 mais, comme ils tirent trop court, c’est nous qui prenons. Depuis ce matin, toutes les deux heures, ils nous envoient des bouchées à la reine* qui, heureusement, ne se cassent pas toutes en tombant. Un obus est tombé sur le triage, un autre sur le ravitaillement, personne de blessé. Tout le tour de l’hôpital est copieusement arrosé ; s’ils continuent, nous pourrions peut-être encaisser davantage.
Dans la baraque où il pleut presque partout, l’infirmier, affolé, une lanterne à la main (la pose de l’électricité n’est pas achevée) court de droite et de gauche, répondant à tout le monde et n’arrivant à satisfaire personne. Le blessé est conduit à un lit où il se laisse tomber ; après des efforts inouïs, on arrive à enlever les énormes godillots, rendus plus énormes encore par la couche épaisse de boue qui forme comme une carapace, puis la couverture est ramenée sur la capote boueuse et trempée qu’il n’a pas le courage d’enlever et un sourire détend sa pauvre face amaigrie et rongée de fatigue et il dit dans un soupir de contentement : « Ah ! c’est bon ça ! » Ce « c’est bon » qui s’adressait à une chose si misérable vous fendait le cœur et vous arrachait des larmes.
Et puis, la faim ! Tous ces hommes mouraient de faim ! J’en ai vu à qui, dans le désarroi, on refaisait deux et trois fois le pansement, croyant qu’il n’avait pas été fait et qui réclamaient à grands cris une assiette de soupe sans pouvoir l’obtenir.
Dans les salles 5 et 6, les seules qui fonctionnaient à peu près normalement, grâce à l’infirmier major, le caporal Rémion qui s’était « débrouillé » et possédait un matériel passable, on parvenait encore à donner à manger à ces pauvres êtres. Rigadin avait planté une boîte à sardines vide au bout d’un bâton et, armé de cette louche improvisée, distribuait force soupe et force singe* à nos affamés, cependant que de temps en temps, on voyait par l’entrebâillement de la porte la face anxieuse de l’infirmier de la salle voisine qui criait : « Dépêche-toi de les faire bouffer et passe-moi ton matériel, les autres la sautent, à côté ! » c’est à devenir fou dans de semblables moments !
La nuit était bien avancée que les blessés arrivaient toujours. Nous aidions (Mademoiselle Bedts et moi) le caporal à signer ses pochettes pour que nos blessés puissent partir le lendemain par le premier train, nous aidions aux distributions d’aliments, nous allions de l’un à l’autre, arrangeant une tête, soutenant un bras, essayant de dire un mot qui calme, qui adoucit, et ils ont une telle façon de vous remercier pour trois fois rien ! Au-dehors, le canon s’était tu, seuls la pluie et le vent faisaient rage.
Et le triste défilé continua plusieurs jours durant. Je ne parle que des B.A. parce que c’est le seul service que j’ai vu fonctionner, mais ailleurs les arrivages, pour être moins nombreux, étaient de plus gravement atteints et la misère aussi complète. Aux B.A., on compte une nuit, 1800 entrées !…
Le lendemain de l’attaque, les hommes, un peu remis de leurs terribles émotions, parlèrent et ce qu’ils dirent était terrifiant. Ils dirent comment ils avaient été jetés sur une ligne allemande fortement défendue, comment ils avaient été reçus par une avalanche de mitraille, comment ils avaient été mutilés par l’artillerie française qui tira presque toujours trop court, comment l’arrière, mal organisé, n’avait pu venir à leur aide à temps.
Ah ! ils n’avaient pas reculé parce qu’ils étaient Français mais vrai ! les cochons qui avaient organisé ça si mal auraient bien dû être là. Et dans un sursaut de révolte, ils montraient le poing à un ennemi invisible mais qui, hélas, n’était pas du côté boche. Et leur figure maigre et barbue, aux yeux brillants, aux lèvres pâlies, était terrible à voir. Je les voudrais là un peu, ceux qui sont cause de tous ces meurtres inutiles. Que dire en face de ces réalités. Hélas, pas grand’chose. Les paroles de consolation sont banales et ne servent à rien. La seule chose qui réussisse, c’est la gaieté ! Etre gaie pour tous est une méthode qui m’a toujours réussie. Tous ces grands bougres de poilus sont heureux quand on leur sourit et un mot gentil dit à point, trouve toujours le chemin de leur cœur !
Peu à peu, les trains sanitaires emportèrent vers l’intérieur, vers le soleil et l’oubli momentané, toutes ces pauvres victimes de l’orgueil et de l’ambition de quelques-uns. L’hôpital reprit sa physionomie normale, les travaux recommencèrent. Nous sûmes alors que, malgré l’affolement qui avait régné dans notre hôpital, nous étions les seuls qui soyons parvenus à liquider (si je puis parler ainsi) notre travail. Dans tous les autres hôpitaux du secteur, ça avait été terrible. D’ailleurs cette offensive fut, je crois, la plus malheureuse de toute la campagne et fit l’objet d’une interpellation à la Chambre. Mais je ne pense pas que les coupables aient été punis.
C’est au cours de cette attaque que je vis pour la première fois des boches et en quelle quantité et de quelle façon amochés. Ils furent tous, je ne sais pourquoi, versés dans le service des B.A. (grands et petits blessés). Nous avons constaté là que, pour je ne sais quelle raison, les plaies des allemands s’infectent beaucoup plus facilement que celles des français. Il y eut des cas de gangrène gazeuse par centaines. Il fallut installer une salle d’opérations spéciale pour eux et l’on coupa les membres à la douzaine pour essayer de sauver le plus possible de ces êtres misérables.
Mais tout cela ne put être fait en un clin d’œil et je me souviendrai longtemps de l’impression que j’ai eue en rentrant un jour dans une baraque d’allemands pour faire une piqûre de morphine à un qui souffrait horriblement et se mourait. Une affreuse odeur vous prenait aux narines en pénétrant là-dedans. Cela sentait le fauve ! Entre les lits il y avait des brancards et partout, partout des blessés dont la plupart étaient condamnés à mourir.
Quelle responsabilité terrible pour ceux qui ont contribué de quelque façon que ce soit à déchaîner un fléau pareil ; et combien lourdement pèsera le remord sur leurs épaules le jour où, dégrisés, ils réfléchiront.
25 Avril - Le beau temps est revenu ! On oublie peu à peu les affreuses visions d’il y a quelques jours ! Dans ma salle 5, j’ai encore quelques blessés mais très peu et pas tous les jours. Nous consolidons notre campement et allons souvent faire des pèlerinages au cimetière qui, un peu hors du camp sur le bord de la route, montre ses petites croix noires où sont accrochées les cocardes du souvenir et, peint en blanc, le nom du disparu qui a le plus souvent emporté avec lui tout le bonheur d’une famille.
Maintenant nous avons la visite des avions allemands assez souvent et nous commençons à nous habituer à entendre tout à coup dans le début de notre sommeil, l’appel plaintif du clairon qui, par trois coups de langue, nous avertit du danger. Si, à ce moment, on n’a pas la paresse et que l’on mette le nez à la fenêtre, on voit les projecteurs qui balaient le ciel en tous sens, les fusées de toutes couleurs qui montent et descendent puis, si les avions s’approchent dans cette direction, les 75* se mettent à miauler, les mitrailleuses à crépiter et après un quart d’heure de raffut, tout se tait, l’avion ou les avions sont passés ; le plus souvent ce n’est pas nous qu’ils visent.
30 Avril - Deux de nos compagnes se conduisant mal et ne voulant pas rectifier leur conduite, Mme Raoul-Duval part à Paris pour demander leur changement. La situation est toujours la même mais je crois que quelque chose se prépare encore.
1er Mai - L’aumônier catholique obtient l’autorisation de célébrer dans la chapelle, un Salut du Mois de Marie chaque soir. Nous y allons en grand nombre et chantons de notre mieux.
3 Mai - Les boches essaient d’atteindre la ligne et le pont qui traverse en face de nous par des tirs de 210 mais, comme ils tirent trop court, c’est nous qui prenons. Depuis ce matin, toutes les deux heures, ils nous envoient des bouchées à la reine* qui, heureusement, ne se cassent pas toutes en tombant. Un obus est tombé sur le triage, un autre sur le ravitaillement, personne de blessé. Tout le tour de l’hôpital est copieusement arrosé ; s’ils continuent, nous pourrions peut-être encaisser davantage.
Ep 6 - Dans la guerre III
février 2008 journal de
guerre
10
Avril - Nous avons pris possession de la baraque qui doit nous
servir de cantonnement. Elle n’est pas encore terminée mais
peu importe. Nous continuons l’œuvre des charpentiers
et nous allons essayer de nous installer le plus confortablement
possible. Nous avons tout d’abord cloué des couvertures tout
au long du couloir central pour isoler chaque case dudit couloir et
chaque jour verra, je pense, un changement de plus.
Il y a ainsi quatre baraques Adrian réservées aux équipes d’infirmières, deux équipes pour l’hospitalisation (grands blessés intransportables), une équipe pour les B.C.* (blessés moyens ne pouvant pas circuler à pied), une équipe (la nôtre) pour les B.A. Une cinquième baraque forme le réfectoire commun et trois ordonnances sont mises à notre disposition. Jamais je n’ai vu un tel personnel et cela m’intimide un peu. Le temps est toujours aussi laid.
12 Avril - L’installation des salles d’opérations est à peu près terminée. Quant à nos salles soi-disant d’hospitalisation, cela laisse un peu à désirer. C’est troué comme des écumoires, il pleut partout et nous sommes obligées de tirer les lits dans tous les sens pour éviter le plus possible que les blessés soient mouillés. Et puis il fait bien froid, mes pauvres gars sont tous raides le matin.
Ma salle 5 étant pleine (quarante-cinq blessés) et le train n’arrivant pas, la salle 6 commence à s’emplir. Ils sont tous gentils au possible. C’est épatant cette vie de camarades. Mademoiselle Pesqué est allée diriger la stérilisation. C’est Mademoiselle Bedts qui travaille avec moi. Mais à force de laver les poilus, nous en avons des engelures. Quel métier ! Ce soir les poilus m’ont appris que ce z.i.i.i.ou.. prolongé suivi d’un éclatement sec que l’on entendait de temps à autre depuis le matin marquait le passage d’un obus à proximité. Les boches2 bombardent Bazoches qui est un centre de ravitaillement. Tous les gars jugent l’endroit dangereux et voudraient bien décamper.
14 Avril - Enfin le train tant désiré est là et nos poilus, joyeux au possible, sont embarqués, qui ZA, qui ZI. Le caporal infirmier qui s’y connaît déclare qu’il y a bien longtemps qu’il n’a pas vu évacuation aussi gaie. Me voici sans travail mais je ne pense pas que ce soit pour longtemps car l’offensive semble proche.
Ce soir nous avons grimpé sur le Mont. Le temps était plus clair et nous avons regardé tirer les grosses pièces françaises qui sont proches. L’artillerie est très active et nous sommes maintenant familiarisés avec la voix du canon. Les boches continuent à bombarder Bazoches tous les jours à peu près à la même heure.
15 Avril - La pluie a recommencé d’une façon
épouvantable. L’hôpital est alerté pour demain.
16 Avril - Toute la nuit, le canon a tonné avec violence et ce matin de bonne heure, l’attaque s’est déclenchée et nos soldats sont montés à l’assaut de ce que l’on appelle le « Chemin des Dames ». Quelle misère ! et faut-il, Grand Dieu, que le génie humain soit seulement occupé de la façon dont il faut s’y prendre pour tuer ou rendre inservables le plus grand nombre possible d’hommes.
L’attaque avait à peine eu lieu depuis quelques heures que les blessés arrivaient en masse. Les automobiles se succédaient sans interruption sur la route, mélangées aux camions chargés du ravitaillement en munitions, des troupes qui montaient en renfort, que sais-je encore. Tout cela sous une pluie battante, dans une boue infâme. Les hommes que l’on tirait de ces autos n’étaient plus que de lamentables loques boueuses, sanglantes, brisées, qui geignaient tristement et mouraient par centaines. Alors seulement on comprit ce qui manquait dans l’hôpital et ce non-achèvement constaté quand il n’est plus temps d’y remédier, ce manque presque absolu de choses nécessaires au dernier moment, c’est navrant.
Les équipes chirurgicales fonctionnent sans arrêt, opèrent nuit et jour, les blessés qui tiennent sur leurs jambes sont debout dans les couloirs, harassés, n’ayant plus qu’une vague idée de ce qu’ils sont, ne cherchant pas à savoir ce que l’on va faire d’eux, avec dans leurs yeux qui se ferment de lassitude, un reste de l’effroi de la bataille, de la vision de mort qui les a frôlée et ne les a épargnée cette fois-ci que pour les prendre plus sûrement la fois prochaine.
On opère, on opère sans cesse. L’opération terminée, le malheureux patient encore sous l’effet du chloroforme, est remis tant bien que mal d’aplomb sur ses jambes et, sa petite étiquette sur la poitrine, part tout seul pour chercher un gîte où il attendra le train. Combien en avons-nous pris par la main de ces malheureux, ahuris, titubants, qui se laissaient emmener docilement, horriblement las et découragés, dans la boue glissante, sous la pluie qui cingle la figure et vous glace jusqu’aux moelles.
Dans la baraque où il pleut presque partout, l’infirmier, affolé, une lanterne à la main (la pose de l’électricité n’est pas achevée) court de droite et de gauche, répondant à tout le monde et n’arrivant à satisfaire personne. Le blessé est conduit à un lit où il se laisse tomber ; après des efforts inouïs, on arrive à enlever les énormes godillots, rendus plus énormes encore par la couche épaisse de boue qui forme comme une carapace, puis la couverture est ramenée sur la capote boueuse et trempée qu’il n’a pas le courage d’enlever et un sourire détend sa pauvre face amaigrie et rongée de fatigue et il dit dans un soupir de contentement : « Ah ! c’est bon ça ! » Ce « c’est bon » qui s’adressait à une chose si misérable vous fendait le cœur et vous arrachait des larmes.
Et puis, la faim ! Tous ces hommes mouraient de faim ! J’en ai vu à qui, dans le désarroi, on refaisait deux et trois fois le pansement, croyant qu’il n’avait pas été fait et qui réclamaient à grands cris une assiette de soupe sans pouvoir l’obtenir.
Dans les salles 5 et 6, les seules qui fonctionnaient à peu près normalement, grâce à l’infirmier major, le caporal Rémion qui s’était « débrouillé » et possédait un matériel passable, on parvenait encore à donner à manger à ces pauvres êtres. Rigadin avait planté une boîte à sardines vide au bout d’un bâton et, armé de cette louche improvisée, distribuait force soupe et force singe* à nos affamés, cependant que de temps en temps, on voyait par l’entrebâillement de la porte la face anxieuse de l’infirmier de la salle voisine qui criait : « Dépêche-toi de les faire bouffer et passe-moi ton matériel, les autres la sautent, à côté ! » c’est à devenir fou dans de semblables moments !
Il y a ainsi quatre baraques Adrian réservées aux équipes d’infirmières, deux équipes pour l’hospitalisation (grands blessés intransportables), une équipe pour les B.C.* (blessés moyens ne pouvant pas circuler à pied), une équipe (la nôtre) pour les B.A. Une cinquième baraque forme le réfectoire commun et trois ordonnances sont mises à notre disposition. Jamais je n’ai vu un tel personnel et cela m’intimide un peu. Le temps est toujours aussi laid.
12 Avril - L’installation des salles d’opérations est à peu près terminée. Quant à nos salles soi-disant d’hospitalisation, cela laisse un peu à désirer. C’est troué comme des écumoires, il pleut partout et nous sommes obligées de tirer les lits dans tous les sens pour éviter le plus possible que les blessés soient mouillés. Et puis il fait bien froid, mes pauvres gars sont tous raides le matin.
Ma salle 5 étant pleine (quarante-cinq blessés) et le train n’arrivant pas, la salle 6 commence à s’emplir. Ils sont tous gentils au possible. C’est épatant cette vie de camarades. Mademoiselle Pesqué est allée diriger la stérilisation. C’est Mademoiselle Bedts qui travaille avec moi. Mais à force de laver les poilus, nous en avons des engelures. Quel métier ! Ce soir les poilus m’ont appris que ce z.i.i.i.ou.. prolongé suivi d’un éclatement sec que l’on entendait de temps à autre depuis le matin marquait le passage d’un obus à proximité. Les boches2 bombardent Bazoches qui est un centre de ravitaillement. Tous les gars jugent l’endroit dangereux et voudraient bien décamper.
14 Avril - Enfin le train tant désiré est là et nos poilus, joyeux au possible, sont embarqués, qui ZA, qui ZI. Le caporal infirmier qui s’y connaît déclare qu’il y a bien longtemps qu’il n’a pas vu évacuation aussi gaie. Me voici sans travail mais je ne pense pas que ce soit pour longtemps car l’offensive semble proche.
Ce soir nous avons grimpé sur le Mont. Le temps était plus clair et nous avons regardé tirer les grosses pièces françaises qui sont proches. L’artillerie est très active et nous sommes maintenant familiarisés avec la voix du canon. Les boches continuent à bombarder Bazoches tous les jours à peu près à la même heure.
15 Avril - La pluie a recommencé d’une façon
épouvantable. L’hôpital est alerté pour demain.
16 Avril - Toute la nuit, le canon a tonné avec violence et ce matin de bonne heure, l’attaque s’est déclenchée et nos soldats sont montés à l’assaut de ce que l’on appelle le « Chemin des Dames ». Quelle misère ! et faut-il, Grand Dieu, que le génie humain soit seulement occupé de la façon dont il faut s’y prendre pour tuer ou rendre inservables le plus grand nombre possible d’hommes.
L’attaque avait à peine eu lieu depuis quelques heures que les blessés arrivaient en masse. Les automobiles se succédaient sans interruption sur la route, mélangées aux camions chargés du ravitaillement en munitions, des troupes qui montaient en renfort, que sais-je encore. Tout cela sous une pluie battante, dans une boue infâme. Les hommes que l’on tirait de ces autos n’étaient plus que de lamentables loques boueuses, sanglantes, brisées, qui geignaient tristement et mouraient par centaines. Alors seulement on comprit ce qui manquait dans l’hôpital et ce non-achèvement constaté quand il n’est plus temps d’y remédier, ce manque presque absolu de choses nécessaires au dernier moment, c’est navrant.
Les équipes chirurgicales fonctionnent sans arrêt, opèrent nuit et jour, les blessés qui tiennent sur leurs jambes sont debout dans les couloirs, harassés, n’ayant plus qu’une vague idée de ce qu’ils sont, ne cherchant pas à savoir ce que l’on va faire d’eux, avec dans leurs yeux qui se ferment de lassitude, un reste de l’effroi de la bataille, de la vision de mort qui les a frôlée et ne les a épargnée cette fois-ci que pour les prendre plus sûrement la fois prochaine.
On opère, on opère sans cesse. L’opération terminée, le malheureux patient encore sous l’effet du chloroforme, est remis tant bien que mal d’aplomb sur ses jambes et, sa petite étiquette sur la poitrine, part tout seul pour chercher un gîte où il attendra le train. Combien en avons-nous pris par la main de ces malheureux, ahuris, titubants, qui se laissaient emmener docilement, horriblement las et découragés, dans la boue glissante, sous la pluie qui cingle la figure et vous glace jusqu’aux moelles.
Dans la baraque où il pleut presque partout, l’infirmier, affolé, une lanterne à la main (la pose de l’électricité n’est pas achevée) court de droite et de gauche, répondant à tout le monde et n’arrivant à satisfaire personne. Le blessé est conduit à un lit où il se laisse tomber ; après des efforts inouïs, on arrive à enlever les énormes godillots, rendus plus énormes encore par la couche épaisse de boue qui forme comme une carapace, puis la couverture est ramenée sur la capote boueuse et trempée qu’il n’a pas le courage d’enlever et un sourire détend sa pauvre face amaigrie et rongée de fatigue et il dit dans un soupir de contentement : « Ah ! c’est bon ça ! » Ce « c’est bon » qui s’adressait à une chose si misérable vous fendait le cœur et vous arrachait des larmes.
Et puis, la faim ! Tous ces hommes mouraient de faim ! J’en ai vu à qui, dans le désarroi, on refaisait deux et trois fois le pansement, croyant qu’il n’avait pas été fait et qui réclamaient à grands cris une assiette de soupe sans pouvoir l’obtenir.
Dans les salles 5 et 6, les seules qui fonctionnaient à peu près normalement, grâce à l’infirmier major, le caporal Rémion qui s’était « débrouillé » et possédait un matériel passable, on parvenait encore à donner à manger à ces pauvres êtres. Rigadin avait planté une boîte à sardines vide au bout d’un bâton et, armé de cette louche improvisée, distribuait force soupe et force singe* à nos affamés, cependant que de temps en temps, on voyait par l’entrebâillement de la porte la face anxieuse de l’infirmier de la salle voisine qui criait : « Dépêche-toi de les faire bouffer et passe-moi ton matériel, les autres la sautent, à côté ! » c’est à devenir fou dans de semblables moments !
Ep 5 - Dans la guerre II
janvier 2008 journal de
guerre
En
sortant, nous fîmes une halte sur la butte qui fut plus tard le
domaine des éclopés et nous regardâmes autour de nous. Le
brouillard couvrait en partie la plaine. Il ne pleuvait pas mais le
temps était très laid.
L’hôpital était situé dans une sorte de vaste cuvette, de tous côtés des collines assez hautes bornaient l’horizon. En arrière de nous se trouvait le Mont-Notre-Dame couronné de sa vieille église et au pied duquel courait la ligne Paris-Fismes par laquelle nous étions arrivées la veille. Un poilu qui passait nous expliqua : « Le clocher que vous apercevez en face dans le lointain, c’est Braine, un peu plus près, ce tout petit village, c’est Quincy-sous-le-Mont, maintenant derrière cette colline, à trois kilomètres, vous avez Bazoches et un peu plus loin, Fismes. Le front est là… par là » fit-il en traçant une ligne vague avec sa main vers l’endroit où nous avions vu des lueurs la nuit précédente, à huit ou dix kilomètres, « et là, à cinq kilomètres environ, vous avez la grosse artillerie française, vous la verrez tirer ». Le poilu ayant donné ces détails, se retira. Le canon s’était tu, et dans le matin brumeux de cette humide journée de printemps, on n’entendait que les coups de marteau des charpentiers qui travaillaient en sifflant.
Nous rentrâmes pour déjeuner. Après quoi, liberté nous fut donnée de sortir, même du camp. Nous en profitâmes pour aller jusqu’au village, mais dame, je croyais que jamais nous n’en reviendrions. Après avoir passé le passage à niveau, la route n’était qu’un immense lac de boue liquide et blanchâtre où l’on enfonçait désespérément. Cette route servait au passage du ravitaillement et comme une offensive était proche, des camions automobiles la sillonnaient en tous sens, nuit et jour.
Sous l’œil narquois des poilus, nous réussîmes à nous désenliser et mon premier travail fut d’acheter d’énormes godillots avec lesquels je pourrais braver la « mouscaille* ».
Le village est pauvre, beaucoup de maisons sont couvertes de chaume. Les habitants nous regardent curieusement. Sur le haut du Mont se trouve l’église presque en ruines, mais un vrai bijou d’architecture ancienne. A côté, une maison un peu plus cossue que les autres et que l’on nomme pompeusement « le château ». En face de notre HoE se trouve une ambulance*, centre de fractures, portant le n° 2/69.
Nous redescendons comme le clairon sonne la soupe et nous goûtons pour la première fois la bidoche qui, pendant bien longtemps sera le plus clair de notre ordinaire. L’après-midi se passe sans incidents. Nous écrivons.
8 Avril - Le médecin-chef ne peut nous recevoir car il s’est malencontreusement donné une entorse et garde la chambre. Tout de même, il nous fait savoir que nous sommes affectées au service des B.A. (ce qui signifie blessés assis ou petits blessés ne devant pas séjourner plus de 48 heures dans l’hôpital). Nous nous rendons sur l’emplacement de notre nouveau service. Il se compose d’une salle de réception où l’on doit laver les blessés à leur arrivée, d’une salle d’opérations avec tous ses tenants et aboutissants et d’une douzaine de baraques Adrian* où les blessés attendent l’heure du train.
La distribution du travail est faite. La plus grande partie d’entre nous vont à la salle d’opérations à deux par équipe chirurgicale. Quelques-unes nous restons pour assurer l’hospitalisation (j’en suis !). Le sort me donne les baraques 5 et 6, tout à côté de la salle d’opérations. Dans la 5, il y a une vingtaine de blessés qui sont là depuis déjà douze jours en attendant le train sanitaire et la marche à suivre nous est donnée. La salle possède un sergent infirmier major qui s’occupe des papiers, des formalités, des bons et de tout le bazar dont on m’a si bien bourré le crâne à Cavell, de trois infirmiers dont deux assurent le service de jour, les distributions d’aliments et le reste, le troisième la nuit s’il y a lieu. Aucun pansement ne peut être fait dans ces salles qui sont simplement montées sur la terre battue et possèdent pour tout mobilier des lits de fer avec chacun une paillasse et une couverture, où le poilu fourbu et venant d’être opéré, attendra le bon vouloir du train sanitaire.
Je regarde d’un air surpris la personne qui me donne ces détails : « Et alors, que dois-je faire, moi ? »
— Ah, ma foi, arrangez-vous !
J’avoue que j’eus là une petite désillusion (de combien d’autres a-t-elle été suivie). Nous arrivions avec une énergie toute neuve et un ardent désir de la dépenser et le genre d’occupation que l’on nous donnait semblait mal fait pour cela. Néanmoins, je ne voulus pas paraître désorientée du premier coup et, prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans mon nouveau domaine. Les poilus m’examinèrent en silence mais sans la moindre hostilité. Je fis un superbe salut au sergent afin de me concilier ses bonnes grâces et, pour ce soir-là, ne trouvant rien de mieux à faire, je causai un peu avec les soldats. Ils furent gentils comme tout et le soir, j’avais un peu moins mal au cœur !
9 Avril - Le lendemain matin, à 7 heures tapant, j’étais dans mon service, me demandant avec anxiété ce que j’allais bien pouvoir faire tout au long de cette grande journée, lorsqu’avec mademoiselle Pesqué qui détenait la baraque voisine, nous eûmes une idée de génie. Ces hommes-là me paraissaient fort noirs et ne devaient pas s’être lavés depuis bien longtemps. Je le leur demandais et les réponses qui me furent faites me prouvèrent que j’avais parfaitement raison pour la plus grande partie de mes pensionnaires.
Aussitôt, nous nous mîmes en campagne. Le temps d’établir les bons nécessaires pour se procurer le matériel indispensable, d’aller chercher ce matériel et de s’installer, l’heure de la soupe arriva ; nous aidâmes quelques éclopés à manger et ensuite nous y allâmes nous-mêmes. L’après-midi, grande séance de frottage. Rigadin (un jeune infirmier très amusant) va chercher l’eau à la gare, quelle affaire ! Ce qu’ils sont drôles tous mes gars, je commence à être un peu plus contente. Le soir, mes gaillards bien lavés et en rond autour du poêle, les lits bien alignés et les couvertures en ordre, il paraît que, avec mon habit blanc qui allait et venait de ci de là, la salle 5 avait un air de fête qu’elle ne s’était jamais vue.
L’hôpital était situé dans une sorte de vaste cuvette, de tous côtés des collines assez hautes bornaient l’horizon. En arrière de nous se trouvait le Mont-Notre-Dame couronné de sa vieille église et au pied duquel courait la ligne Paris-Fismes par laquelle nous étions arrivées la veille. Un poilu qui passait nous expliqua : « Le clocher que vous apercevez en face dans le lointain, c’est Braine, un peu plus près, ce tout petit village, c’est Quincy-sous-le-Mont, maintenant derrière cette colline, à trois kilomètres, vous avez Bazoches et un peu plus loin, Fismes. Le front est là… par là » fit-il en traçant une ligne vague avec sa main vers l’endroit où nous avions vu des lueurs la nuit précédente, à huit ou dix kilomètres, « et là, à cinq kilomètres environ, vous avez la grosse artillerie française, vous la verrez tirer ». Le poilu ayant donné ces détails, se retira. Le canon s’était tu, et dans le matin brumeux de cette humide journée de printemps, on n’entendait que les coups de marteau des charpentiers qui travaillaient en sifflant.
Nous rentrâmes pour déjeuner. Après quoi, liberté nous fut donnée de sortir, même du camp. Nous en profitâmes pour aller jusqu’au village, mais dame, je croyais que jamais nous n’en reviendrions. Après avoir passé le passage à niveau, la route n’était qu’un immense lac de boue liquide et blanchâtre où l’on enfonçait désespérément. Cette route servait au passage du ravitaillement et comme une offensive était proche, des camions automobiles la sillonnaient en tous sens, nuit et jour.
Sous l’œil narquois des poilus, nous réussîmes à nous désenliser et mon premier travail fut d’acheter d’énormes godillots avec lesquels je pourrais braver la « mouscaille* ».
Le village est pauvre, beaucoup de maisons sont couvertes de chaume. Les habitants nous regardent curieusement. Sur le haut du Mont se trouve l’église presque en ruines, mais un vrai bijou d’architecture ancienne. A côté, une maison un peu plus cossue que les autres et que l’on nomme pompeusement « le château ». En face de notre HoE se trouve une ambulance*, centre de fractures, portant le n° 2/69.
Nous redescendons comme le clairon sonne la soupe et nous goûtons pour la première fois la bidoche qui, pendant bien longtemps sera le plus clair de notre ordinaire. L’après-midi se passe sans incidents. Nous écrivons.
8 Avril - Le médecin-chef ne peut nous recevoir car il s’est malencontreusement donné une entorse et garde la chambre. Tout de même, il nous fait savoir que nous sommes affectées au service des B.A. (ce qui signifie blessés assis ou petits blessés ne devant pas séjourner plus de 48 heures dans l’hôpital). Nous nous rendons sur l’emplacement de notre nouveau service. Il se compose d’une salle de réception où l’on doit laver les blessés à leur arrivée, d’une salle d’opérations avec tous ses tenants et aboutissants et d’une douzaine de baraques Adrian* où les blessés attendent l’heure du train.
La distribution du travail est faite. La plus grande partie d’entre nous vont à la salle d’opérations à deux par équipe chirurgicale. Quelques-unes nous restons pour assurer l’hospitalisation (j’en suis !). Le sort me donne les baraques 5 et 6, tout à côté de la salle d’opérations. Dans la 5, il y a une vingtaine de blessés qui sont là depuis déjà douze jours en attendant le train sanitaire et la marche à suivre nous est donnée. La salle possède un sergent infirmier major qui s’occupe des papiers, des formalités, des bons et de tout le bazar dont on m’a si bien bourré le crâne à Cavell, de trois infirmiers dont deux assurent le service de jour, les distributions d’aliments et le reste, le troisième la nuit s’il y a lieu. Aucun pansement ne peut être fait dans ces salles qui sont simplement montées sur la terre battue et possèdent pour tout mobilier des lits de fer avec chacun une paillasse et une couverture, où le poilu fourbu et venant d’être opéré, attendra le bon vouloir du train sanitaire.
Je regarde d’un air surpris la personne qui me donne ces détails : « Et alors, que dois-je faire, moi ? »
— Ah, ma foi, arrangez-vous !
J’avoue que j’eus là une petite désillusion (de combien d’autres a-t-elle été suivie). Nous arrivions avec une énergie toute neuve et un ardent désir de la dépenser et le genre d’occupation que l’on nous donnait semblait mal fait pour cela. Néanmoins, je ne voulus pas paraître désorientée du premier coup et, prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans mon nouveau domaine. Les poilus m’examinèrent en silence mais sans la moindre hostilité. Je fis un superbe salut au sergent afin de me concilier ses bonnes grâces et, pour ce soir-là, ne trouvant rien de mieux à faire, je causai un peu avec les soldats. Ils furent gentils comme tout et le soir, j’avais un peu moins mal au cœur !
9 Avril - Le lendemain matin, à 7 heures tapant, j’étais dans mon service, me demandant avec anxiété ce que j’allais bien pouvoir faire tout au long de cette grande journée, lorsqu’avec mademoiselle Pesqué qui détenait la baraque voisine, nous eûmes une idée de génie. Ces hommes-là me paraissaient fort noirs et ne devaient pas s’être lavés depuis bien longtemps. Je le leur demandais et les réponses qui me furent faites me prouvèrent que j’avais parfaitement raison pour la plus grande partie de mes pensionnaires.
Aussitôt, nous nous mîmes en campagne. Le temps d’établir les bons nécessaires pour se procurer le matériel indispensable, d’aller chercher ce matériel et de s’installer, l’heure de la soupe arriva ; nous aidâmes quelques éclopés à manger et ensuite nous y allâmes nous-mêmes. L’après-midi, grande séance de frottage. Rigadin (un jeune infirmier très amusant) va chercher l’eau à la gare, quelle affaire ! Ce qu’ils sont drôles tous mes gars, je commence à être un peu plus contente. Le soir, mes gaillards bien lavés et en rond autour du poêle, les lits bien alignés et les couvertures en ordre, il paraît que, avec mon habit blanc qui allait et venait de ci de là, la salle 5 avait un air de fête qu’elle ne s’était jamais vue.
